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“Lors de ma première rencontre avec Freda, j’ai ressenti quelque chose de magique à simplement me tenir à côté d’elle”, Harry Charles (2/2)

Harry Charles et LT Holst Freda sont entrés dans l’histoire en subjuguant quarante mille personnes à Aix-la-Chapelle cet été.
Sport vendredi 23 octobre 2026 Mélina Massias

En avril dernier, les championnats du monde d’Aix-la-Chapelle semblaient assez éloignés des préoccupations d’Harry Charles. En pleine reconstruction de son piquet de chevaux, le sympathique Britannique a pourtant fait une rencontre providentielle, celle de LT Holst Freda. Grâce à son éleveur, Ewen Macintosh, à Julie Davey, sa formatrice et plus fidèle cavalière, et à son épouse, devenue propriétaire de la grise au printemps, le jeune homme s’est vu confier les rênes d’une onirique jument de douze ans au talent infini. En quelques mois, le duo a été propulsé sur le devant de la scène, donnant l’impression de se connaître depuis toujours, tant et si bien qu’il a conquis deux médailles de bronze lors de l’échéance phare de l’année. Dans la deuxième partie de ce long portrait, l’actuel numéro quinze mondial évoque cette folle aventure.

Le premier épisode de ce portrait est à (re)lire ici.

En avril, derrière son écran, Georgia Ellwood est séduite par une certaine LT Holst Freda. Groom des montures d’Harry Charles depuis près de sept ans, la Britannique est loin de s’imaginer que, quatre mois plus tard, elle tiendrait la grise à côté du podium individuel des championnats du monde d’Aix-la-Chapelle. Et si la jeune trentenaire est tombée sous le charme de la fille de Colman, elle n’a pas été la seule. Une autre femme de cheval, prénommée Eve Jobs, a décelé en elle quelque chose d’exceptionnel. Son époux, Harry Charles, heureux cavalier de la jument néo-zélandaise, remonte le fil de ce coup de cœur : “Pour être franc, je n’ai pas suivi la finale de la Coupe du monde cette année. Je venais de rentrer de Doha, j’étais occupé et mon piquet était encore en reconstruction. Je me sentais assez loin de ce niveau… Dans ces conditions, regarder un grand événement peut parfois être plus contrariant qu’inspirant. On veut en être, mais, en même temps, on sent que ce n’est pas à notre portée à cet instant. Eve, en revanche, ne rate pas une compétition. Elle regarde tout et étudie attentivement le sport.” Et l’amazone américaine ne s’y trompe pas.

Julie Davey a donné toutes les clefs à LT Holst Freda d'éclore au sommet de son sport. © Shanon Brinkman / FEI

Quelques semaines plus tard, alors qu’elle venait d’atterrir en Grande-Bretagne, Eve Jobs reçoit un coup de fil. Julie Davey est d’accord pour qu’elle essaye sa chère Freda. Ni une ni deux, l’Etats-Unienne, qui n’a pas eu le temps de quitter l’aéroport, monte à bord d’un autre avion, direction les Pays-Bas. “Mon père et moi étions à une demi-heure des écuries où était Freda. Nous nous y sommes rendus directement et avons passé une heure à échanger avec Julie et son mari, Andrew. Lorsqu’Eve est arrivée, je lui ai dit qu’elle n’avait pas besoin d’essayer Freda et que l’issue était déjà certaine. J’ai ressenti quelque chose de magique à simplement me tenir à côté de Freda. Il y avait quelque chose de spécial dans ses yeux et on pouvait directement sentir qu’elle était exceptionnelle. Toute son intelligence transpirait. Elle semblait avoir conscience de tout ce qui se jouait autour d’elle”, s’émerveille sans retenue le champion olympique par équipe de Paris. “Surtout, l’amour que lui portaient Julie et Andrew ne faisait aucun doute. Depuis la minute où cette jument est venue au monde, tout le monde a pris le plus grand soin d’elle. Julie faisait tout avec elle ; c’était une vraie jument de famille. Les histoires comme celles-ci se font de plus en plus rares de nos jours, surtout en Europe, où les grands élevages enregistrent des dizaines de naissances par an et où beaucoup de chevaux transitent par des écuries de commerce. Dans ces systèmes-là, tout est moins individualisé. Freda était toute la vie de Julie et Andrew. Nous nous sentions extrêmement chanceux de pouvoir ne serait-ce que l’essayer. Je sais combien cela a été dur pour eux de la vendre. D’ailleurs, assister à l’essai n’a pas été simple, car on sentait combien cela les touchait. J’espère qu’aujourd’hui tout le monde est heureux et que j’ai rendu Julie et Andrew fiers de leur jument. Ils ont fait un travail fantastique avec elle.” 

Aujourd'hui, la perle de l'élevage d'Ewen Macintosh donne le sourire à tout le monde. © Benjamin Clark / FEI

“Freda est l’une des meilleures juments que j’aie vue depuis très, très longtemps”, Georgia Ellwood

Convaincue par la qualité de la future nouvelle maison promise à sa chère Freda, qui lui permettrait de continuer de vivre une vraie vie de cheval, entourée d’authentiques femmes et hommes de chevaux, consciente de son talent surdimensionné et malheureusement réaliste quant aux coûts requis pour évoluer au plus haut niveau, Julie Davey prend la décision de passer le flambeau à Eve Jobs. Pourtant, cette idée là ne lui avait jamais traversé l’esprit avant 2026. “Freda a toujours fait partie de la famille et nous n’avons jamais envisagé l’avenir sans elle. Elle est la seule jument dont nous n’avons pas imaginé nous séparer. Je ne sais pas vraiment pourquoi d’ailleurs, car, au départ, nous n’avions pas fait grand-chose avec elle ! Mais nous l’avons toujours vue ainsi : comme la jument d’une vie. Freda compte vraiment énormément pour nous. Nous avons quasiment partagé toute sa vie et avons tout fait avec elle”, avançait au printemps la Néo-Zélandaise, qui rêvait alors de vivre les championnats du monde d’Aix-la-Chapelle au centre du jeu. Finalement, elle les a suivis à distance mais n’a pas dû manquer ni de fierté, ni d’émotions à voir sa crack se couvrir de deux médailles de bronze, face à la crème de la crème du saut d’obstacles.

La fille de Colman débarque alors au sein des écuries Heathcroft. Forcément, Georgia Ellwood est aux premières loges. “Lorsque Freda est arrivée chez nous, je me suis dit ‘attends, qu’est-ce qui se passe ?’. Harry m’avait dit qu’il allait essayer des chevaux, dont un très bon, mais il ne m’avait jamais mentionné son nom. En voyant Freda débarquer, je me suis dit qu’Eve s’était trouvé une fabuleuse monture. C’est l’une des meilleures juments que j’aie vue depuis très, très longtemps”, se souvient la groom. 

Harry Charles, Freda et Georgia Ellwood ont réalisé l'impossible en décrochant deux médailles de bronze lors des derniers championnats du monde. © Mélina Massias



“Lorsque j’arrivais aux écuries le matin, Freda était toujours la première que j’allais voir”

Initialement destinée à Eve Jobs, LT Holst Freda va finalement intégrer les écuries d’Harry Charles. Une décision d’un altruisme total. “Eve a eu la chance d’accueillir plusieurs très bons chevaux dans une courte période, dont Grand Duc du Paradiso, par exemple. Mais Freda a toujours été ma préférée. Lorsque j’arrivais aux écuries le matin, elle était toujours la première que j’allais voir. Je pense qu’Eve l’a remarqué”, reprend Harry. Au quotidien, les deux époux ont pris l’habitude de travailler en équipe et d’échanger régulièrement leurs montures, notamment pour des séances sur le plat. Un jour de mai, alors que le Britannique est en selle sur la grise dans la grande carrière extérieure, Eve lui demande s’il serait en mesure de la guider jusqu’aux championnats du monde. L’échéance est dans trois mois, Freda n’a disputé son premier parcours 5* à 1,60m qu’en février et, surtout, Harry ne l’a jamais montée en compétition. Pas du genre vantard et plutôt très raisonné, l’Anglais, qui sait pourtant que son équipe nationale pourrait bénéficier d’un tel renfort, d’autant plus avec la qualification olympique en ligne de mire, répond par la négative. “À Paris, ce qui nous a particulièrement aidé a été de préserver nos meilleurs chevaux l’année précédente, lors des championnats d’Europe de Milan. Nous savions donc combien obtenir notre ticket pour Los Angeles dès la première occasion était important”, précise Harry, qui voit son père, l’illustre Peter Charles, lui aussi champion olympique par équipe, à Londres en 2012, le jeter à l’eau. “Il est absolument capable d’emmener Freda aux Mondiaux”, lance-t-il à Eve. “Il a sans doute vu quelque chose que je ne voyais pas !”, s’amuse à posteriori le jeune homme de vingt-sept ans. “Dans la foulée, j’ai passé quelques obstacles avec Freda. Et, dès le départ, nous nous sommes extrêmement bien entendus, elle et moi. Tout semblait naturel.”

Le néo-duo a relevé un défi complètement dingue en août. © Mélina Massias

En rentrant aux écuries, Harry annonce la nouvelle à Georgia. “J’étais complètement sidérée ! Je n’arrivais pas y croire”, confie-t-elle. “Je sais qu’Eve et Harry sont mariés, et qu’ils s’entraident énormément avec leurs chevaux respectifs, mais qu’elle prenne cette décision était incroyable. C'est complètement hors du commun. Eve est vraiment une personne merveilleuse.”

Une trajectoire inéluctable

L’entente onirique entre le trio tout juste formé se traduit très vite en piste. Fin mai, au CSI 3* de Kessel, Harry et Freda bouclent leurs trois premiers parcours, à 1,40 et 1,45m, pour une seule barre mise à terre. Début juin, la paire s’offre une virée au CSIO 5* de Saint-Gall, et affronte deux épreuves, à 1,45 et 1,50m. La seconde se conclut par deux fautes, mais l’entente est déjà là, si bien que Di Lampard les propulse dans l’équipe première lors de la Ligue des nations de Rotterdam. Et que dire, si ce n’est que la magie a continué d’opérer ? Triple sans-faute, avec un barrage gagnant face à deux couples d’exception - Marilyn Little, associé à La Contessa, pour les Etats-Unis, et Jason Smith, juché sur Picobello van’t Roosakker, pour la Suisse. Les deux complices offrent la première place à l’Union Jack et donnent l’impression de s’être connus dans une autre vie. 

Dès sa première apparition dans une épreuve collective, la grise de douze ans s'est montrée irréprochable pour offrir la victoire à son nouveau drapeau ! © Leanjo de Koster / FEI

“Chaque cavalier a son propre style, et je suis encore en train de découvrir quel est exactement le mien, mais je crois que ce vers quoi je tends correspond parfaitement à Freda”, décrypte le Britannique, un brin perfectionniste et toujours avide d’offrir à ses montures la meilleure équitation possible. “Je me sens très à l’aise sur Freda, et je n’ai pas du tout la sensation de la monter depuis à peine quelques mois. En piste, je ne me suis pas demandé une seule fois comment elle allait réagir à telle ou telle situation.” Pour offrir le plus d’aisance à sa grise, il a toutefois effectué quelques ajustements, sans doute pas loin d’être imperceptibles pour le commun des mortels. “J’aime beaucoup la manière de monter de Julien Epaillard et Steve Guerdat, qui sont toujours avec leurs chevaux. Julien est peut-être un peu plus en dehors de sa selle, ce qui ne correspond pas encore tout à fait Freda. Elle a besoin d’un peu plus de soutien dans mon assiette. Elle est très légèrement construite en descendant, et un poil sur les épaules. De fait, elle saute toujours mieux lorsque son équilibre est plus sur l’arrière-main. Je dois donc m’asseoir un peu plus pour l’aider. Je garde mon corps très redressé, ce qui lui donne le temps de s’articuler dans son geste de devant. Ensuite, il n’y a rien à craindre avec son passage de dos. Avec elle, il faut même patienter devant les oxers, ce qui est une sensation assez étrange. Naturellement, on a plutôt envie d’encourager légèrement son cheval pour couvrir le second plan, mais ce n’est vraiment pas nécessaire avec elle !” 

L’actuel numéro quinze mondial le reconnaît volontiers, Freda a connu un grand bouleversement dans sa vie, dans son quotidien et ses routines en l’espace de quelques mois. “Je n’avais pas besoin de changer le monde avec elle. Je me suis simplement attaché à bien faire les choses, en m’assurant qu’elle comprenne tout. Nous avons écouté attentivement toutes les recommandations que nous ont transmises Julie et Andrew à son sujet. Ils nous ont été d’une grande aide, même si Freda est bien loin d’être compliquée ! On n’avait pas besoin d’un livre pour la décrypter ; deux lignes d’informations ont suffi. Elle est extrêmement intelligente et s’adapte facilement à son environnement. Parfois, avec un nouveau cheval, on essaye de changer des choses, mais ce n’est souvent pas nécessaire. Par exemple, notre maréchal n’a absolument rien changé à la ferrure de Freda, car elle lui convient parfaitement”, souligne-t-il.

Entre l'actuel quinzième mondial et sa petite-fille de Casall, l'osmose a été totale dès le départ. © Mélina Massias

“Je sais que Julie était très proche de Freda et qu’elle la considérait comme son bébé. C’est triste de se dire qu’elles ne sont plus ensemble, mais Freda est tellement facile ! Elle est l’un des chevaux les plus simples dont je m’occupe. Elle est aussi la seule jument que j’ai dans mon groupe, et c’est très chouette qu’elle se joigne à nos hongres”, complète Georgia, l’une des nouvelles anges gardiennes de la fille de Colman. “Apprendre à connaître Freda a été assez simple. Elle est très facile et extrêmement intelligente. Elle comprend tout en un claquement de doigt. Toutes les personnes qui travaillent aux écuries diraient la même chose que moi : s’entendre avec elle est très facile. C’est un pur bonheur de travailler avec elle. Ne pas l’aimer est impossible ! Elle est tellement adorable et gentille. Si Eve décide un jour de la monter, je crois que je devrais changer de cavalier ! (rires)” 

Après leur triomphe collectif à Rotterdam, Harry et Freda disputeront trois autres CSI, terminant notamment deuxièmes d’un Grand Prix 4* à Valkenswaard début août, avant de foncer vers Aix-la-Chapelle. Une trajectoire complètement folle, mais qui semblait inéluctable. 

Georgia Ellwood n'a pas tardé à trouver ses marques avec sa grise et ainsi jouer un rôle capital dans son succès supersonique. © Mélina Massias



Le grand huit d’Aix-la-Chapelle

Au cœur du mythique stade la Soers, théâtre des championnats du monde 2026, Harry Charles a connu des fortunes diverses au cours de sa jeune carrière. Il y a vécu son tout premier Grand Prix 5*, en juillet 2018 avec ABC Quantum Cruise. Il y a aussi subi deux chutes, dont l’une lui ayant valu des fractures au bras et à la main, à moins d’un mois des Jeux olympiques de Paris, en 2024. Cette année, il a bien cru que le sort allait encore s’acharner. 

De son propre aveu, son entrée en matière a pourtant été satisfaisante. Si le duo qu’il forme avec Freda concède une faute, il déroule un parcours d’excellente facture et reste bien placé dans la course aux médailles. “Je savais que la Chasse serait la journée la plus compliquée pour nous. Nous devions aller vite d’entrée, et je pense que c’est, pour l’heure, notre point faible ; nous avons simplement trop peu d’expérience ensemble dans cet exercice. Freda est très sensible aux jambes, et j’ai mis quelques grammes de pression en trop. Malgré tout, j’étais assez content et surtout très impressionné par son chronomètre ! Je m’étais fixé comme objectif un temps d’environ 74’’00, comme Marcus Ehning, qui avait déroulé, selon moi, un parcours absolument parfait. Et Freda a terminé en 72’’00 et des poussières ! En outre, notre faute, transformée en secondes grâce au Barème C, n’allait pas nous coûter très cher pour la suite”, retrace-t-il.

La remarquable LT Holst Freda a fait étalage de son talent et ses qualités dans l'antre mythique de la Soers. © Mélina Massias

Le deuxième jour, le Britannique et sa complice laissent une nouvelle barre à terre, malgré une impression folle d’aisance. Cette fois, le cavalier apparaît beaucoup plus touché. “J’adore ce concours, mais je crois que lui ne m’aime pas…”, lâche-t-il en sortie de piste, submergé par l’émotion. Et d’aller plus loin dans son analyse, à froid : “J’étais très déçu. J’avais déjà utilisé mon joker, et j’aurais dû apprendre de mon erreur de la veille. Il y avait pas mal de sans-faute sur ce parcours et je n’étais peut-être pas aussi concentré que j’aurais dû l’être… Malgré tout, c’était une épreuve difficile. Dans la ligne où j’ai commis cette faute, ma réaction n’a pas été assez rapide. Je dis toujours que l’équitation est un sport de réaction : on réagit à ce qui se passe sous nos yeux, à l’instant T. Je vois de plus en plus de systèmes où les cavaliers se mettent en tête de faire tel ou tel nombre de foulées dans une courbe. C’est, à mon sens, aberrant ! Il faut apprendre à monter avec son instinct et son ressenti. À haut niveau, les choses ne se déroulent pas toujours comme prévu. Il faut donc être prêt à réagir immédiatement. Les meilleurs mondiaux sont capables de faire des ajustements sans que le public ne le perçoive ; ils sont déjà au plan C ! Lors de ce deuxième parcours, j’ai agi comme un robot et je suis resté focalisé sur le nombre de foulées que je devais faire, à savoir huit, alors que j’étais bien trop à gauche de la ligne courbe à la réception. Je n’avais qu’à me redresser et j’aurais eu neuf foulées normales. Là, j’ai chassé pour en faire huit… Je n’ai aucune idée de pourquoi j’ai fait cela. J’étais vraiment furieux contre moi-même. Si j’avais fait la même erreur dans une épreuve à 1,40m, cela m’aurait moins ennuyé, mais le faire ici, à Aix-la-Chapelle, lors des championnats du monde, avec cette jument… je n’arrivais pas à y croire.” 

Après son deuxième parcours à Aix-la-Chapelle, Harry Charles pensaient ses chances individuelles envolées. © Mélina Massias

Le troisième et ultime volet de ce portrait sera disponible la semaine prochaine sur Studforlife.com…

Photo à la Une : Harry Charles et LT Holst Freda sont entrés dans l’histoire en subjuguant quarante mille personnes à Aix-la-Chapelle cet été. © Mélina Massias