Le Parc de la Soers, bien connu des aficionados des sports équestres, s’apprête à vibrer pendant quinze jours au rythme des championnats du monde de six disciplines : jumping, dressage, concours complet, para-dressage, voltige et attelage. Les meilleurs de leur sport se mesureront afin de tenter de remporter l’une des médailles les plus convoitées de leur spécialité. Le tout, dans un cadre prestigieux, largement plébiscité par les cavaliers, qui ne cessent de comparer cette piste en herbe unique au monde à “la Mecque” des sports équestres. C’est qu’au-delà de la technique, des spécificités du terrain et des performances singulières qu’il faut posséder pour prétendre à une victoire dans cet antre, Aix-la-Chapelle s’impose comme un lieu aussi mythique qu’emblématique. Le cheval, ici, est presque une religion ; un savoir-vivre et un état de fait depuis bien des siècles.
Aix-la-Chapelle. Rien qu’à l’évocation de ce nom, la tension monte, le cœur palpite, l’esprit s’emballe. C’est que tous les passionnés du jumping savent que sur ce terrain mythique, le sport y est plus fort, plus intense, plus symbolique. S’élancer dans le Parc de la Soers est un privilège ; y gagner, un Graal. Fouler la piste d’Aix-la-Chapelle est ainsi un rêve pour tout cavalier professionnel. Tous les pilotes d’élite en font un objectif. Tous vibrent aux premières foulées sur cette piste aux dimensions démesurées, surnommée “Holy Grass” pour “herbe sacrée” par le concours lui-même. Tous sentent jusque dans leur ventre la tension des tribunes, portée par le lourd silence du suspense, la tâche sportive à accomplir, le symbole, enfin, de s’élancer. En montant à Aix-la-Chapelle, les cavaliers ne se contentent pas de réaliser un parcours supplémentaire. Ils s’inscrivent dans une histoire, portés par l’écho des anciennes victoires de leurs pairs, le regard tourné vers un héritage immuable. Sous leur selle, les cracks chevaux semblent ici voler plus qu’ailleurs au-dessus des barres, transcendés par les ondes, impressionnés, parfois, par tant d’espace. Il semblerait qu’à chaque entrée de piste le temps s’arrête. Que d’un seul et même mouvement, les cinquante mille spectateurs retiennent leur souffle.
L'exceptionnelle et si emblématique piste en herbe d'Aix-la-Chapelle accueillera les championnats du monde de saut d'obstacles à partir de la semaine prochaine. Pour l'heure, dressage, complet et voltige animeront le site cette semaine. © Dirk Caremans / Hippo Foto
Aux temps lointains…
On peut clairement dater l’essor de l’activité équestre et de la présence prégnante de l’animal depuis le règne de Charlemagne (742-814), au VIIIe siècle de notre ère. Le roi des Francs en fit son lieu de résidence préféré – y construisant même un palais et la chapelle Palatin, où il se fit enterrer. À l’époque, le cheval s’inscrivait dans le quotidien comme outil de labeur, de travail, moyen de déplacement, force guerrière et symbole de puissance. La ville devient le cœur de son royaume, qui s’étend de l’Allemagne à l’Espagne. Ce territoire est grand, immense, et qui mieux que les chevaux permettent de parcourir les kilomètres pour apporter des missives, défendre les territoires, etc. ? L’animal est donc essentiel à l’administration de ce vaste empire. C’est à dos de coursiers que les messagers livrent le courrier impérial ; c’est à cheval que les guerriers se battent ; c’est en selle que les nobles se distinguent. Posséder de bons chevaux est gage de pouvoir.
Charlemagne use de ce symbole. Amateur de chasse et d’équitation, il se met en selle pour assoir sa puissance, forcer le respect, commander, impressionner. Étonnamment d’ailleurs, Aix-la-Chapelle ne compte pas de statue équestre représentant l’Empereur, contrairement à Liège (signée Louis Jéhotte et inaugurée en 1868), Paris (par Charles et Louis Rochet, datant de 1882) ou encore le Vatican, où une représentation équestre monumentale de Charlemagne signée Agostino Cornacchini et réalisée en 1725 fait face à celle de Constantin à l’entrée de la Basilique Saint-Pierre.

Au Vatican, trône une splendide statue de Charlemagne. © Jean-Pierre Dalbéra
Outre sa propre cavalerie, les chevaux sont légion auprès de ses nombreux intendants qui doivent répondre d’une politique assurant la gestion des domaines royaux. Ainsi, le “Capitulare de Villis”, ordonnance impériale rédigée sous la direction de Charlemagne, compile les bonnes conduites à tenir. Parmi les soixante-dix articles répertoriant sa politique, la gestion des chevaux est, bien sûr, évoquée. Recommandations sur les soins aux étalons, aux juments et aux poulains – un bon élevage assurera une bonne cavalerie – et de tous les chevaux, comme en témoigne l’article vingt-sept, sous la traduction de Benjamin Guérard datant de 1853 : “Quant aux chevaux de conduite, qu’il leur soit fourni avec soin, selon l’usage, avec toutes les autres choses qui leur sont nécessaires, afin qu’ils puissent se rendre au palais et s’en retourner commodément et honorablement.” La légende raconte même que la ville serait née grâce à un cheval de Charlemagne. Lors d’une partie de chasse, la monture de l’empereur aurait ainsi frappé le sol de son sabot, découvrant les célèbres sources chaudes de la cité thermale...
Naissance d’un mythe
Mais il faut alors imaginer Aix-la-Chapelle sous un autre jour. Là où se situe aujourd’hui le fameux Parc de la Soers prenait place une plaine où bovins et équidés broutaient la grasse herbe des prés. Il faut dire que pendant de nombreux siècles, les chevaux faisaient partie intégrante de la vie économique. Des marchés dédiés, ainsi que des foires attiraient marchands et éleveurs. Indispensables aux déplacements, aux activités militaires et à une multitude de travaux, les chevaux s’inscrivaient naturellement dans le paysage local. D’autant que Charlemagne n’avait pas choisi cette ville au hasard. Au carrefour de l’Allemagne, de la Belgique, des Pays-Bas et non loin de la France, Aix-la-Chapelle est devenue au fil du temps un carrefour commercial important, où l’animal tenait un rôle non négligeable.
L'herbe sacrée d'Aix-la-Chapelle a un temps été pâturée par équidés et bovins. © Dirk Caremans / Hippo Foto
Mais il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que l’équitation sportive s’impose sur ce site. Nous sommes en 1898 lorsqu’est fondé le Laurensberger Rennverein, une association dédiée aux courses hippiques. Il faut dire que l’époque est à l’engouement pour les hippodromes et les paris sportifs. Le gratin de la société s’y retrouve et s’y montre. En 1924, un premier concours d’envergure rassemble alors courses attelées et montées. L’hippisme assoit le cheval encore davantage dans l’ADN de la ville. Et c’est en 1927 que le site accueille son premier concours international, puis sa première Coupe des nations en 1929, se parant du label CHIO dès 1933. Dès lors, le cheval n’est plus seulement un héritage patrimonial, il devient un événement. Les écuries apparaîtront dix ans plus tard. Suivront la tribune principale en 1955, la tour des juges, le musée du CHIO à travers un siècle de compétitions toujours plus abouties, techniques et symboliques, vécues dans une ambiance aussi sportive que populaire. La marque de fabrique de cet événement hors normes devenu légendaire. À titre d’exemple, naît en 1953 la tradition des mouchoirs blancs à l’issue de l’événement.
Chaque année, le CHIO d'Aix-la-Chapelle s'achève par la traditionnelle cérémonie des mouchoirs, qu'aucun spectateur ne saurait manquer. © Sharon Vandeput / Hippo Foto
Aujourd’hui, tous les cavaliers rêvent d’inscrire leur nom sur la longue liste du légendaire Siegertafel ou “tableau des vainqueurs”, qui orne le mur de la tour des juges. Les plus grands cavaliers de l’histoire ont laissé leur trace, ici, à l’image du Major allemand Lotz sur Olnad, premier couple vainqueur du Grand Prix en 1927, de l’Italien Piero D’Inzeo, du Brésilien Nelson Pessoa sur Gran Geste en 1964 et Nagir en 1972, de son fils Rodrigo Pessoa, près de vingt ans plus tard avec Special Envoy en 1994, ou encore de l’Autrichien Hugo Simon et son légendaire E.T. en 1998. La liste est longue et non exhaustive : l’Allemande Meredith Michaels Beerbaum en 2005 avec Struwwelpeter, alias Shutterfly, le Britannique Scott Brash et Hello*Sanctos van het Gravenhof en 2015, ou encore le dernier en date, l’Allemand Richard Vogel et son stratosphérique United Touch S en 2026. Certains y ont même inscrit leur nom à trois reprises comme les Allemands Fritz Thiedemann (1951, 1953, 1955), Alwin (1962, 1968, 1969) et Paul (1974, 1979, 1984) Schockemöhle et Ludger Beerbaum (1996, 2002, 2003), tout comme le Britannique Nick Skelton (1982, 1987, 1988).

Il y a vingt ans, le stade équestre de la Soers accueillaient les Jeux équestres mondiaux et sacrait, en jumping, Jos Lansink. © Dirk Caremans / Hippo Foto
Du stade au musée
Un tel lieu chargé d’histoire couplé à un événement sportif d’envergure : il n’en fallait pas plus en cet été 2026 pour susciter l’engouement des passionnés de la chose équestre dans sa version culturelle et artistique. Ainsi, les plus grandes institutions se sont mises au rythme des chevaux pour leur offre culturelle estivale, honorant tantôt l’animal seul, tantôt sa relation avec les humains. Entre deux épreuves, l’occasion sera idéale pour se rendre aux musées ! La ville propose trois expositions réunies sous le titre “Le Cheval – Trois Musées”, présentées du 17 mai au 23 août.
Les amoureux de l’art pictural pourront se rendre au Suermondt-Ludwig admirer l’exposition “Le bonheur sur Terre : Dürer, Rubens, Goya – Le cheval dans l’art”. À travers des toiles de maîtres, on (re)découvre la place de l’animal dans l’histoire de l’humanité, de l’Antiquité jusqu’à nos jours.
Les férus de sport et d’histoire prendront davantage la direction du Centre Charlemagne pour y découvrir “Tradition – Innovation – Émotion : 100 ans de CHIO d’Aix-la-Chapelle”. Documents, photographies d’époque et autres textes issus des archives du Aachen-Laurensberer Rennverein rendent compte de la manière dont le cheval est devenu une composante moderne de la ville à travers le sport. De fait, le CHIO Aachen Museum, consacré à l’histoire du concours hippique, prête ses pièces le temps de se refaire lui-même une beauté, l’institution située au cœur du site équestre étant momentanément fermée.

D'ordinaire, le musée du concours, situé juste à côté du paddock de détente, est un passage incontournable pour découvrir l'histoire de l'événement. © Mélina Massias
Enfin, les amateurs d’art contemporain empreints d’une sensibilité toute poétique pourront se rendre au Ludwig Forum pour découvrir l’installation filmée “Centaur, l’homme et l’animal”. Deux films y sont ainsi dévoilés, et interrogent les structures complexes des relations entre l’homme et l’animal : “Centaur”, de l’artiste et cinéaste germano-iranienne Yalda Afsah et “Pferde über Wiese” (à traduire par “Des chevaux dans un pré”), des Suisses Marianne Halter et Mario Marchisella.
Photo à la Une : Tous les cavaliers rêvent d'un jour franchir l'entrée de la mythique piste principale d'Aix-la-Chapelle. © Timothée Pequegnot