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“Je suis intimement convaincu que l’on verra des produits de Chrome d’Ivraie sauter des épreuves majeures”, Stéphane Chalier (2/3)

L'Anglo-Arabe Chrome d'Ivraie semble être un reproducteur des plus intéressants.
Reportages jeudi 8 octobre 2026 Mélina Massias

Depuis toujours, l’élevage d’Ivraie, fondé dans le Cantal il y a une vingtaine d’années par Stéphane Chalier, fait la part belle à l’Anglo-Arabe. Encore aujourd’hui, les produits made in Naucelles sont imprégnés de ce sang si précieux. Mais le naisseur des étalons O’Pif, Grey Sky, Scandale, Cyan et Chrome ne s’est pas enfermé dans une seule case et a su se diversifier, en ne gardant que le meilleur de cette race et en dénichant, ci et là, quelques lignées Selle Français ou étrangères très intéressantes. Pour autant, le brillant Chrome d’Ivraie reste sans doute aujourd’hui le meilleur porte-drapeau de son affixe, et semble bien lancé pour engendrer une production de premier choix. Dans le second épisode de ce reportage, Stéphane Chalier évoque notamment en détail la souche et l’histoire qui a mené à la naissance de sa star.

La première partie de cet article est à (re)lire ici.

S’il ne fonde plus vraiment d’espoirs en l’Anglo-Arabe pur, faute d’étalons à la hauteur, Stéphane Chalier, à la tête de l’affixe d’Ivraie, reste attaché à ce précieux sang, toujours bénéfique en croisement. “J’ai longtemps cru au fait que les gens sauraient utiliser les atouts de l’Anglo-Arabe. Il y avait quelque chose à aller chercher, et les cavaliers apprécient la réactivité que cette race peut apporter, mais ils n’ont pas envie de perdre en moyens. Alors, si l’Anglo n’est pas au moins aussi bon qu’un autre, on ne l’utilise pas. Je le déplore et cela ne fait pas plaisir de le constater, mais penser que l’Anglo-Arabe pur a de l’avenir n’est pas raisonnable. La base de sélection n’est plus assez importante. Il ne reste plus beaucoup de mères ni d’étalons. On ne peut pas raisonnablement utiliser un étalon qui a très bien produit il y a de cela trente ans… C’est exactement comme utiliser Chacco-Blue ou Quidam de Revel aujourd’hui : si ces étalons-là nous amènent encore quelque chose en 2025, c’est qu’on a loupé une étape et que l’on n’a pas été assez bon !”, avance-t-il. “Je ne crois plus en l’Anglo-Arabe pur, mais je crois, en revanche, à des souches très imprégnées d’Anglo. Réinjecter ces courants de sang de temps en temps dans une souche peut s’avérer très intéressant. À l’époque, j’ai beaucoup utilisé des étalons comme Quick Star ou Jarnac, qui avaient un coup d’Anglo et apportaient plus de rayons et de cadre. Aujourd’hui, il n’y a plus de problème de sang dans les bonnes souches, mais l’Anglo apporte l’intelligence de la barre, le respect et la réactivité.” 

Chrome d'Ivraie a toujours montré des qualités peu ordinaires. © Pixels Events

Comme l’Anglo-Arabe, le Selle Français Originel et le CSAN traversent peu ou proue les mêmes tumultes, à quelques années d’écart. “Ce que l’on veut, c’est produire un bon cheval, peu importe qu’il soit pur ou non. J’essaye toujours de faire quelques croisements qui se rapprochent du Selle Français Originel, mais le résultat doit être aussi bon que pour un autre mariage, sinon, cela ne sert à rien. À terme, on va tendre vers un cheval de sport européen”, complète Stéphane. “Je crains que la pyramide ne se resserre et que l’on finisse avec les mêmes courants de sang. Avec le recours aux transferts d’embryon et à l’ICSI, il y a aussi une probabilité pour que l’on retrouve majoritairement les mêmes souches maternelles. Je suis pour qu’on conserve une diversité génétique, et c’est pour cela que je réalise de temps à autre des croisements qui sortent un peu de l’ordinaire. Je n’ai pas envie de revivre ce que j’ai connu avec les Anglos, où il était devenu impossible de croiser en race pure. Toutefois, cela ne doit pas se faire au détriment de la qualité. Ne pas faire comme les autres peut être très satisfaisant, mais il ne faut pas oublier la réalité du marché. Je ne demande pas à être riche, simplement de pouvoir vivre correctement, surtout pour mes filles. Vivre décemment de sa passion est déjà une très bonne chose et est bien plus agréable que d’exercer un métier qui ne nous fait pas vibrer !”

Loa de Petra, une rencontre providentielle

Croiser des Selle Français à des Anglo-Arabe a souvent souri à Stéphane. Un exemple ? Chrome d’Ivraie. Félin, élastique, pétri de moyens, le bai à la robe luisante a non seulement prouvé tout son talent sous les selles de Florian et Reynald Angot jusqu’à 1,55m, décrochant au passage une troisième place dans le Grand Prix 4* de Fontainebleau en 2023, mais se révèle aussi être un reproducteur de choix. Avant lui, Qlamp et Tarzan d’Ivraie (Kannan x Fol Avril), classé à 1,60m aux rênes d’Arturo Parada Vallejo, avaient pavé la voie vers le haut niveau pour leurs successeurs. “J’adorais la souche de Tarzan et j’avais récupéré sa mère, Étincelle de Here, gestante de Kannan. On était donc déjà dans l’Anglo-Arabe de croisement ! Lorsque Tarzan est né, il était minuscule. Si la saillie n’avait pas été payée, je ne sais pas si je l’aurais réglée… Il a toujours été tardif, mais il a fini par atteindre le haut niveau. Malgré tout, ce n’est pas un cheval que j’aurais conservé. Mes copains plaisantent souvent en disant que je le leur aurais donné lorsqu’il était poulain !”, s’amuse l’éleveur près de vingt ans plus tard. “Issu de la même génération que Tarzan, nous avons aussi eu Turquoise d’Ivraie (Quick Star x Cook du Midour), qui a bien tourné et était très compétitive. Turquoise est la fille de Noce d’Ivraie. Noce est le fruit d’une saillie offerte par des amis en cadeau de mariage ! Ils voulaient acheter une pouliche, mais ne se rendaient pas compte du coût que cela représentait. En plus de Turquoise (désormais poulinière à l’élevage, ndlr) Noce nous a finalement donné d’autres bons produits (dont les étalons Cyann et Grey Sky d’Ivraie, ndlr), tandis que sa mère, Gazelle de Here, est aussi à l’origine de Quinquet d’Ivraie (For Pleasure), qui a évolué jusqu’à 1,50m.”

Après une saison 2024 blanche sportivement, Grey Sky d'Ivraie a retrouvé le chemin des pistes de concours début 2025, sous la selle de Florian Paoli, avec lequel il évolue jusqu'à 1,45m. © Pixels Events

Contrairement à Qlamp et Tarzan, Stéphane peut et tient à revendiquer la “fabrication de A à Z” de son cher Chrome. La genèse de l’histoire de ce fleuron de l’élevage d’Ivraie prend racine non loin de Pompadour, un autre berceau de l’Anglo-Arabe. Là-bas, Stéphane se rapproche de Laurent Simon, à qui il confie l’exploitation de quelques-unes de ses premières pouliches. Ce rapprochement ne sort pas de nulle part : le cavalier est le neveu de Monique Laubie, la naisseuse d’une certaine… Ivraie du Sol ! “Laurent m’avait acheté un foal et a été le premier cavalier à m’inspirer confiance. Je savais qu’il n’allait pas me raconter la messe. Et ça, c’est important”, souligne à juste titre le Cantalien. À l’époque, Laurent Simon monte Llouba de Petra, avec laquelle il évolue à bon niveau. Après ses succès sportifs, la belle est vouée à la reproduction, par son éleveuse et propriétaire, Martine Chiavassa. Cette dernière promet alors un produit de Llouba à son cavalier, qui lui suggère d’utiliser Tigris, un étalon des Haras Nationaux passé sous sa selle. Naît de cette union, le 24 mars 2004, Loa de Petra. Finalement, pris par diverses occupations, notamment de coaching à l’étranger, Laurent Simon laisse à Stéphane l’occasion d’acquérir cette fille de Tigris. “Je n’avais pas pu acheter sa mère, qui était trop chère, mais j’ai sauté sur l’occasion pour sa fille”, se remémore-t-il. “Le croisement était bon : il y avait chez Loa la force et la souplesse de Iago mêlées à l’équilibre et l’élasticité de Tigris.” 

Chrome d'Ivraie fait honneur à sa mère : Loa de Petra. © Pixels Events



Chrome d’Ivraie, un étalon à utiliser sans modération ?

Après avoir montré ses qualités à l’obstacle à son nouveau propriétaire, Loa est malheureusement victime d’un accident, qui met un terme à tout objectif sportif. Qu’importe, la belle s’attachera à transmettre sa génétique. Et le fera avec brio. Elle est d’abord mariée à Castronom, alias Gastronom de Hus, Allegreto puis Kashmir van’t Ruytershof, avant que Stéphane ne mise sur Jarnac pour “ramener du cadre et de la force”. “J’ai conservé le sang et l’énergie et le résultat du croisement est vraiment tel que je l’imaginais”, savoure-t-il. “Dès ses premiers sauts, Chrome impressionnait par la force qu’il dégageait, tout en ayant une grande souplesse. C’est assez rare que ces deux qualités soient réunies dans de telles proportions chez un même cheval. Quand il saute, ne serait-ce qu’une petite croix, Chrome a une vraie explosivité. Tant Reynald que Florian m’ont souvent dit qu’ils n’avaient jamais connu une telle qualité intrinsèque dans le saut pur.” 

Si la carrière sportive du bai a malheureusement été tronquée par une blessure, celle de reproducteur ne cesse de prendre de l’ampleur. Une autre satisfaction pour son éleveur. “J’aime le fait que Chrome signe ses poulains. Il leur lègue grandement ses qualités. Son galop n'est pas son point fort - sans quoi je pense qu'il serait un vrai crack -, mais celui de ses produits semble plus pratique. Je pense qu’il faut lui confier des juments avec un dos très tendu et un bon galop. Lui s’occupera du reste, avec sa faculté à se rassembler, à se propulser en l’air, avec force et réactivité, le tout avec une super tête et du très bon sang. J’ai toujours cru en son intérêt en tant qu’étalon, mais je suis bluffé par sa production. Je n’ai pas vu un seul de ses poulains qui ne sautait pas ! Je pense qu’il croisera à merveille avec des juments typées Quidam de Revel, un peu rigides, auxquelles il apportera sa souplesse et son côté félin. Je pense par exemple aux filles de Qlassic Bois Margot ou Kannan, même si on peut craindre la qualité de galop avec ce dernier. Jarnac n’est plus là et il ne faut pas perdre ce courant de sang. Je pense qu’il ne faut pas hésiter à faire confiance à Chrome, et je ne dis pas cela seulement parce qu’il est né à la maison. Utilisé en Selle Français, il peut donner des modèles plutôt importants. Je pense qu'il faut l'utiliser comme un Selle Français, à l'inverse d'un étalon comme Cyann, qu'il faut considérer plutôt comme un Anglo-Arabe par exemple.” 

L'excellent Joe de Cerisy, petit-fils de Kannan, est l'un des ambassadeurs de la production de Chrome d'Ivraie. © Mélina Massias

Pour l’heure, la descendance du fils de Jarnac reste peu nombreuse, mais cela ne devrait pas tarder à changer. Parmi ses meilleurs héritiers, dont les premiers sont nés en 2018, se trouvent deux jeunes phénomènes : l’ultra-respectueuse Iris d’Ivraie, au départ du championnat de France réservé aux chevaux de sept ans en septembre 2025 sous la selle de Reynald Angot et gagnante à 1,35m en début d’année 2026, et Joe de Cerisy (mère par Kannan), troisième du championnat de France des mâles de six ans aux côtés de Déborah Lefebvre l’an dernier et désormais associé à Leona Mermillod-Baron après un début de saison prometteur sur le circuit des sept ans. “Je me suis amusé à croiser Chrome avec mes différentes souches, notamment avec des filles de Cyann, qui a lui-même un dos très tendu, et Grey Sky d’Ivraie. On reste ainsi sur des chevaux typés Selle Français mais très imprégnés d’Anglo-Arabe. Si par chance un bon élément émerge de ces croisements, je crois qu’il sera très intéressant ! Dans tous les cas, je suis intimement convaincu que l’on verra des produits de Chrome sauter de grosses épreuves”, assure Stéphane. “Quant à Iris, j’avais acheté sa mère, Kaissera d’Opal (Vas Y Donc Longane x Kouglof II), spécifiquement pour la marier avec Chrome. Elle avait déjà un peu d’âge et son propriétaire m’avait dit qu’il n’avait pas vraiment réussi à bien la croiser, qu’apporter du sang anglo pourrait être une bonne idée. Il m’a peut-être dit cela pour que j’achète sa jument, sans en être vraiment convaincu, mais moi je l’étais. Et cela a fonctionné !”

Croisée à Up To You en 2023, puis à I Am Moerhoeve's Star, alias Zazu, et Apardi cette année, Iris d'Ivraie a démontré ses qualités jusqu'à 1,40m sous la selle de Reynald Angot. © Mélina Massias



Avec Madone et Madonna, l’aventure se poursuit au sport et à l’élevage

À vingt-deux ans, Loa de Petra coule toujours des jours heureux dans ses prairies cantaliennes. Ses six premiers produits, dont Chrome fait partie, ont tous obtenu un ISO supérieur à 120. Parmi les suivants, se trouve notamment la prometteuse reproductrice Hella d’Ivraie (Malito de Rêve), mère du mâle Namasté d’Ivraie (Cocktail de Talma), tout sauf ordinaire, ainsi que deux propres sœurs de Chrome : Madonna et Madone. Née par transfert d’embryons, toutes deux sont les dernières des treize héritiers de Loa. “Dans d’autres maisons, elle ferait sûrement de l’ICSI. Personnellement, je préfère me dire que je vais maintenant travailler avec ses filles. Je ne suis pas pour le fait d’inonder à tout prix l’élevage avec une même souche. Au contraire : à mon sens, cela fait perdre de la valeur à la génétique. Je n’ai jamais eu recours à l’ICSI personnellement, mais on ne peut pas arrêter la machine du progrès, qu’il soit bon ou mauvais. Ce qui me gêne avec cette technique, c’est le fait d’en faire du business pur et dur… Acheter un poulain qui a peut-être dix frères et sœurs dans un congélateur ne me fait pas vibrer. Toutefois, si l’ICSI reste la seule option envisageable pour une bonne jument, je ne m’interdis pas d’essayer, mais seulement dans un but génétique et non lucratif”, reprend Stéphane.

L'envoûtant Namasté d'Ivraie est un fils de Cocktail de Talma et un neveu de Chrome d'Ivraie. © Mélina Massias

Tandis que Madone devrait embrasser une carrière sportive, Madonna a été mariée, pour son premier poulain, à Joli Cœur du Cèdre, “qui a un dos très tendu”. “Avec ce mariage, on reste dans du Selle Français Originel, avec l’apport de l’Anglo. Si cela veut sourire, ça peut être chouette !”, imagine le quinquagénaire, qui a confié sa protégée à Un Diamant des Forêts, un autre pur Selle Français, cette année. “Dans cette souche-là, dont le défaut peut parfois être d’avoir un dos un peu relâché, le plus mauvais représentant a sauté 1,35m ! Contrairement à d’autres mères, Loa laisse passer le modèle des étalons utilisés mais transmet son respect.” 

“Cela n’a jamais été un objectif en tant que tel de faire naître des étalons”, Stéphane Chalier

Chrome, qui accompagne désormais la réussite de la jeune Clémence Angot sur les terrains de concours, s’ajoute à une longue liste d’étalons nés à Naucelles. Avant lui, et parmi les quelques deux-cent-trente naissances que recense l’affixe d’Ivraie, il y eu, entre autres, Oiseau (Hermès d’Authieux x Jouan de Frely), O’Pif (Hermès d’Authieux x Iago C), Scandale (Laurier de Here x Iago C), Visavi (Quick Star x Cook du Midour), puis Cyann (Dollar dela Pierre x Cook du Midour), Grey Sky (Windows vh Costersveld, alias Cornet Obolensky x Cook du Midour), mais aussi Kraquant d’Ivraie, fruit du croisement entre Cyann et une fille de Scandale. Kountry (Quatar de Plapé x Tcherkou) et Quinquet (For Pleasure x Rif du Crocq) ont aussi chacun laissé un produit. “La première génération que j’ai fait naître était celle des K, en 1998. Il y avait encore pas mal d’Anglo à l’époque. J’ai présenté trois mâles, qui ont tous été agréés et vendus. Avec les étalons, on peut avancer un peu plus vite et c’est un aspect intéressant du métier, qui me plait bien. Malgré tout, cela n’a jamais été un objectif en tant que tel de faire naître des étalons. Je pense plutôt que le fait d’avoir du sang anglo et de sortir des sentiers battus m’a poussé à garder quelques poulains entiers. J’ai vraiment tenu à le faire avec Chrome, qui était un vrai papa ! J’ai d’ailleurs dû l’intégrer au groupe de poulains âgés d’un an de plus pour ne pas avoir à le castrer car, comme beaucoup de chevaux de cette souche, il avait énormément de personnalité et était assez dominant. Finalement, tout s’est bien passé et Chrome a heureusement su faire la part des choses car je n’ai pas envie de garder un cheval entier s’il ne se sent pas bien dans sa tête et pâtit de la situation”, complète le Cantalou.

Stéphane Chalier observe ici un tout bon poulain de son cru 2025 par Chrome d'Ivraie. © Mélina Massias

L’ultime volet de ce reportage sera disponible prochainement sur Studforlife.com…

Photo à la Une : L'Anglo-Arabe Chrome d'Ivraie semble être un reproducteur des plus intéressants. © Pixels Events