“Avec des souches qui circulent d’un affixe à un autre, la différence se joue dans la manière d’élever”, Stéphane Chalier (3/3)
Bien connu du paysage français, et même international, l’élevage d’Ivraie est synonyme de succès depuis deux décennies. Pourtant, le meilleur reste sans doute à venir. Dans cette optique, Stéphane Chalier, fondateur de ce florissant affixe cantalou, souhaite plus que jamais prendre le temps et respecter le rythme de la nature, pour permettre à ses protégés d’évoluer dans les meilleures conditions, sans pour autant les mettre dans du coton. Capable de maîtriser, en famille et au sein de sa structure, toutes les étapes de la conception de ses poulains à leur arrivée au niveau 3*, le quinquagénaire rêve de faire naître le crack, celui qui brillera au plus haut niveau, avec régularité et constance. Peut-être que ce représentant providentiel sera Namasté d’Ivraie, mâle plein de promesses âgé de tout juste trois ans… ou bien une autre jeune pousse parmi la dizaine de pépites à voir le jour chaque année à Naucelles. Dans l’ultime épisode de ce reportage, Stéphane Chalier en dit plus sur sa vision, mais aussi sur les enjeux des évolutions, notamment climatiques, que connaît l’élevage moderne.
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Après avoir fait naître moins de dix poulains par an jusqu’au tournant des années 2015, Stéphane Chalier espère que le meilleur reste à venir. “Avec certaines générations, on a l’impression que tout s’aligne, des planètes à la Lune. Parfois, il y en a qui sortent du lot plus que les autres, et cela se voit même à l’échelle de la France. Je suis persuadé qu’il y a encore beaucoup de choses qui nous échappent à ce niveau-là, car il n’y a pas de raison rationnelle pour qu’une année soit nettement supérieure à une autre en terme de qualité lorsqu’on utilise les mêmes mères, voire les mêmes pères aussi !”, philosophe l’éleveur. “Au début de l’élevage, avec jusqu’à sept naissances par an, j’avais un cheval qui sautait 1,60m tous les trois à quatre ans environ. Parmi nos jeunes actuels, je pense qu’il y en a qui sauteront de belles épreuves. Sinon, c’est que je n’aurais pas été bon ! L’idée est en tout cas de produire un maximum de chevaux qui soient en mesure de sauter 1,40, 1,45m. À partir de cette hauteur, on peut les vendre correctement et valoriser notre travail, ce qui est plus difficile à un niveau moindre.”
L'excellent Turquoise d'Ivraie a été créditée d'un ISO 155 en 2018. © Sportfot
Un plan de monte hors des sentiers battus
Pour parvenir à atteindre ses objectifs, le quinquagénaire établit son plan de monte d’une manière peu ordinaire. “Je choisis des étalons qui me plaisent, puis je les associe ensuite à mes juments en fonction de leur complémentarité. Avant, je procédais différemment. Je partais des mères et je cherchais ce qu’il fallait leur apporter. Finalement, je me suis aperçu que j’utilisais des étalons dont je n’étais pas toujours complètement fan. Désormais, je ne travaille qu’avec des chevaux qui me plaisent, que ce soient du côté des étalons ou des juments. Je ne m’interdis toutefois pas d’utiliser un étalon qui me plaît un peu moins si je sais qu’il produit vraiment bien et que l’on a du recul sur sa descendance. Pour les jeunes, en revanche, ils doivent vraiment me séduire. J’ai beaucoup utilisé les miens, notamment pour voir ce qu’ils transmettaient à leurs poulains, mais on a beaucoup plus de recul quand on est familiers de leurs souches. À l’inverse, on peut avoir des surprises avec des reproducteurs que l’on connaît moins bien. Il arrive qu’ils ne produisent pas comme on l’imagine. Certains laissent passer leur mère, voire leur grand-mère. Mylord Carthago en est un exemple : chez les mâles, c’est souvent le côté Carthago qui ressort, tandis que les femelles ressemblent beaucoup aux représentantes de leur souche maternelle. Ce sont souvent des juments dans le sang, qui n’ont pas forcément énormément de taille, mais qui ont de la rectitude et sont très concours. Jarnac en est une autre illustration : tantôt J’t’Adore ressortait, donnant des chevaux avec du cadre, tantôt c’était Ryon d’Anzex. Il y avait des descendants de Jarnac plutôt petits mais avec des moyens, mais aussi des grands poulains qui pouvaient manquer d’un peu de sang. Sa production était assez hétérogène. Les croisements peuvent parfois être surprenants, et ce avec tous les chevaux !”, résume le Cantalien.

La science de l'éleveur à l'affixe d'Ivraie semble infinie, si bien que même ses poulains écoute attentivement ses paroles. © Mélina Massias
Chez ses poulinières, l’éleveur à l’affixe d’Ivraie aime retrouver “du sang, de l’énergie, de l’envie”. Elles peuvent aussi se montrer délicates sous la selle sans que cela lui pose problème. “Il n’est pas rare de voir, avec deux propres sœurs, une jument qui a fait de belles épreuves et la seconde, plus délicate et sanguine, devenir la meilleure poulinière des deux. C’est pour cela que pour moi, une mère doit avoir du sang, de l’énergie et du respect. Elle peut manquer un peu de moyens ; ce n’est pas très grave tant qu’elle a l’envie. On ne fait pas naître des chevaux seulement pour leur modèle, mais bien pour faire du sport et performer en piste”, plaide-t-il, prêt à tenter certains paris osés dans l’espoir de faire naître un crack. “Il faut parfois oser aller au bout de son raisonnement et flirter avec les limites, par exemple avec des juments que l’on peut juger inmontables tant elles sont délicates.”

Le quinquagénaire connaît chacun de ses chevaux et leurs origines sur le bout des doigts. © Mélina Massias
Une fois le fruit de son imagination débarqué sur Terre, le Stéphane veut voir “de la présence”, des poulains qui “fonctionnent bien” et retrouver “un côté félin”. Ensuite, sans véritable préférence, certains sont vendus foals, si la demande est là, tandis que les autres grandissent paisiblement dans le Cantal jusqu’à leurs trois ans. “Nous avons la possibilité de les conserver jusqu’à cet âge ; qu’ils soient commercialisés avant ou non n’a pas d’importance pour nous. La plupart des hongres sont ensuite vendus, tandis que nous conservons parfois quelques entiers et juments, notamment lorsque je n’ai pas de relève dans leur souche. Mais sur le papier, tous les produits de l’élevage sont à vendre”, avance Stéphane.
Tous, sauf peut-être une : Petite Plume d’Ivraie, une pouliche pie aux excellentes origines, née par plaisir, sur une idée et une envie de Stéphanie, le tout à partir de la souche d’Olga. “Pour ses cinquante ans, mon épouse s’est vu offrir une pouliche pie. Comme elle adorait Quaprice Bois Margot (né Quincy, ndlr), j’ai récupéré une paillette, qu’elle a utilisée pour inséminer sa jument. Je crois que je ne l’ai jamais vue aussi heureuse que lorsque sa pouliche pie est née ! Nous aurions pu la vendre, mais elle est à la maison. Elle a d’ailleurs un papier intéressant, très imprégné de Quidam de Revel, via son père, bien sûr, mais aussi sa mère, qui est une fille de By Cera d’Ick et petite-fille de Quidam. On retrouve vraiment ses qualités, que j’aime beaucoup, avec de la propulsion et un bon jarret. Pour ne rien gâcher, la mère de Petite Plume saute bien !”, sourit l’éleveur.

Derrière sa robe pie, l'attendrissante Petite Plume d'Ivraie cache un papier remarquable. © Mélina Massias
Du temps et du naturel : deux secrets d’Ivraie
Passionné et passionnant, Stéphane voit chaque année plusieurs de ses représentants émerger sur le devant de la scène. Après Iris d’Ivraie en 2025, 2026 a permis de mettre un joli coup de projecteur sur Nuit d’Ivraie MP (Cyann d’Ivraie x Dandy du Plapé), élevée en partenariat avec Mickaël Patour et gagnante de l’événement femelle du Selle Français réservé aux pouliches de trois ans à Fontainebleau début septembre, Kellestar d’Ivraie (Balou du Rouet x Kashmir van’t Schuttershof), deuxième du Critérium des six ans sous la selle de Mélanie Cloarec, ou encore Lipstick d’Ivraie (Cyann d’Ivraie x Fétiche du Pas), seizième et “Très Bon” lors de la finale du championnat des hongres de cinq ans avec Alice Chalier.

L'atypique Kellestar d'Ivraie n'est pas passée loin d'une victoire dans le Critérium des chevaux de six ans, début septembre 2026 à Fontainebleau. © Mélina Massias
L’un des secrets de la longévité et de la réussite continue de l’affixe cantalien de la famille Chalier réside sans doute dans la manière dont sont élevés ses poulains. “Je ne suis pas pour élever les chevaux dans du coton”, plante le patron. “Les poulains reçoivent un peu de granulés lorsqu’ils sont foals, mais n’en revoient pas avant de revenir au travail. Je suis dans un système où tous les chevaux d’élevage sont nourris quasiment exclusivement à l’herbe. Notre terroir se prête à cela, car nous avons de l’eau et du soleil. Cela permet aussi de maîtriser les coûts. Il arrive parfois qu’il fasse un peu froid l’hiver ; les chevaux disposent bien entendu d’abri, en libre accès, mais ils restent dehors. Ils connaissent la neige et le gel. En étant exposés aux éléments, ils se forgent. Il faut conserver la rusticité, d’autant plus avec les aléas climatiques que nous allons subir dans les années à venir. Aujourd’hui, avec des souches circulent facilement d’un affixe à un autre, la différence se joue dans la manière d’élever. J’aime que mes chevaux bougent, qu’ils dévalent les pentes, etc. Ma façon de faire donne peut-être des chevaux plus tardifs, mais aussi plus simples, et dotés d’une belle longévité sportive. La preuve avec Tarzan et Qlamp, qui sautaient encore 1,45m à quinze et dix-sept ans.”

Stéphane Chalier attache de l'importance à la rusticité, une caractéristique importante qui peut facilement se perdre. © Mélina Massias
Si attendre ses poulains et les faire mûrir sans précipitation est souvent une bénédiction à long terme, cela est parfois difficile à mettre en œuvre, tant en raison de clients toujours plus impatients qu’en terme de trésorerie. “Les gens veulent tout, tout de suite. Ils préfèrent un cheval de cinq ou six ans qui fait le show, mais qui n’aura peut-être plus rien sous le pied ensuite. Et, malheureusement, prendre le temps n’est pas toujours facile d’un point de vue financier”, confirme l’éleveur. “Je trouve que le système d’aujourd’hui n’aide pas à préserver suffisamment les chevaux. Ils doivent être montrés, être vus. S’ils sortent en compétition plus tardivement que les autres représentants de leur génération, on a l’impression que leur valeur est moindre, alors qu’ils ne sont pas forcément dotés de moins de qualités que les autres ! J’aimerais réussir à leur faire suivre leur propre rythme, tout en leur permettant d’atteindre le plus haut niveau possible. On est parfois trop pressé, et le physique ne suit pas toujours. On le voit d’ailleurs dans d’autres sports, comme au rugby par exemple, où certains jeunes se blessent et passent à côté de leur carrière car tout est allé trop vite pour eux. Il y a un cycle physiologique à respecter. On ne peut pas aller plus vite que la nature.”
Les tiques, un fléau (presque) invisible
Parmi les autres préoccupations de Stéphane : les évolutions du climat, qui semblent tendre vers des conditions de moins en moins favorables à l’élevage de chevaux. Au cœur d’une région peut-être encore un brin préservée, le Cantalou se montre philosophe et essaye de rester optimiste. “Je me dis que l’histoire se répète peut-être. À l’époque, le sang arabe avait été introduit dans les Anglos pour les rendre un peu plus solides et résistants. Plus que jamais, il me semble qu’il ne faut pas s’éloigner du sang, qui est un atout pour affronter ces périodes de chaleur intense”, avançait-il déjà à l’automne 2025, lors de ce reportage. “Il faut trouver le bon compromis entre l’antilope, qui apporte la détente et la réactivité, et le félin, qui est plus fort et peut supporter plus de poids, mais est moins vif. Lorsqu’il fait 40°C, les chevaux plus lourds, en plus de n’être plus adaptés au sport d’aujourd’hui, souffrent davantage.”

La géniale Turquoise d'Ivraie, gagnante à 1,50m, suitée de Pastel Pin's d'Ivraie, un fils d'El Barone 111. © Mélina Massias
Au-delà des canicules à répétition, que les chevaux semblent avoir, heureusement, traversées sans trop de dégâts cette année, et malgré la tension qui pèse sur l’approvisionnement en fourrage pour beaucoup de structures, l’homme à la tête de l’affixe d’Ivraie pointe un autre problème. “Nous avons un vrai fléau avec les tiques et les maladies qu’elles véhiculent, notamment la piroplasmose. C’est aujourd’hui mon plus gros handicap”, assure-t-il. “À cause de cela, je rate des ventes, notamment pour les Etats-Unis, et on ressent parfois des conséquences sportives, avec des chevaux moins performants. Ils peuvent passer à côté de leur carrière pour ces petites bêtes que l’on voit à peine ! Malheureusement, je n’ai pas de solution. La ferme de mon père, qui est à 1.100 mètres d’altitude, n’est même pas épargnée. En novembre, les pouliches qui y ont passé plusieurs mois, ont toujours des tiques. Il y en a partout, et cela finira aussi par arriver aussi en Normandie. Ici, une forme d’immunité s’est mise en place et les chevaux ne montrent pas de symptômes, mais certains restent positifs à la maladie… Ce n’est pas la malchance qui me fait perdre le plus d’argent : ce sont les tiques. Depuis trois ou quatre ans, je remarque aussi l’apparition d’abcès liés à des piqûres d’insectes. On voit des choses qui n’existaient pas avant…”
“Mon rêve est de réussir à faire naître au moins un vrai crack”, Stéphane Chalier
Malgré ces constats, Stéphane Chalier reste résolument positif et espère bien ne pas avoir encore fait naître les meilleurs représentants de son affixe. Ou du moins, ne pas les avoir encore vu en compétition. Car dans ses prés cantaliens, grandissent quelques pépites en lesquelles il fonde de bons espoirs, Namasté d’Ivraie (Cocktail de Talma x Malito de Rêve), neveu d’un certain Chrome d’Ivraie, en tête. Cet étalon alezan aux larges marques blanches ne laisse pas indifférent, si bien que son éleveur s’autorise même à lui trouver l’air d’un certain Ermitage Kalone. Souhaitons que le fils d’Hella d’Ivraie ait la bonne idée de l’imiter, tant à l’élevage que dans le sport !

Namasté d'Ivraie, ici à l'automne de ses deux ans, prend la pose. © Mélina Massias
“Mon rêve serait d’avoir un cheval qui atteigne le plus haut niveau”, achève Stéphane Chalier, le regard tourné vers l’avenir. “Quelques représentants de l’affixe ont sauté à 1,60m, mais je n’ai pas encore eu de vrai crack. Le but est de réussir à en faire naître au moins un. Le graal ultime serait que ce cheval là soit monté par Alice. Mais le sport actuel est compliqué. Je pense que l’on va de plus en plus tendre vers des formateurs, qui passent ensuite le relais à des gens plutôt fortunés, qui fonderont des écuries pour leurs pilotes, un peu à la façon de la Formule 1. Former des chevaux et les amener à haut niveau est difficile, surtout lorsqu’on n’a pas un système très solide pour le faire. Ce rêve paraît un peu inaccessible aujourd’hui, mais pourquoi pas ? Nous sommes déjà capables de guider nos produits de leurs premiers parcours jusqu’en CSI 3*. Pour le reste, tant qu’ils trouvent une bonne maison, qui nous permet de continuer à suivre leur évolution et met en valeur leurs qualités, nous sommes contents. Le plus frustrant est de se dire qu’un cheval n’est pas mis en valeur à la hauteur de son talent… C’est pour cela qu’il faut toujours une part de chance en élevage.” De la chance, oui, mais aussi et surtout une vision, du travail et des convictions. Tout cela, et bien plus encore, l’élevage d’Ivraie semble le réunir.

Pour Stéphane Chalier et l'élevage d'Ivraie, le meilleur reste à venir. © Mélina Massias
Photo à la Une : Namasté d'Ivraie, un neveu de Chrome d'Ivraie, concentre les espoirs de son éleveur pour l'avenir. © Mélina Massias









