Les éleveurs de chevaux de sport face aux canicules (1/2)
En France, l’année 2026 restera marquée par l’enchaînement des périodes de canicule avec des records de températures et une sécheresse sévère. Le monde agricole tout entier en souffre et l’élevage du cheval de sport n’échappe pas aux perturbations entraînées par cet épisode aigu du réchauffement climatique. Entre l’impact sur la santé des équidés, la gestion de l’alimentation, l’organisation du travail pour le personnel, et les sorties, ou non, des chevaux en compétition lorsque les températures décollent à plus de 38°C, les défis ne manquent pas ! Des éleveurs de différentes régions françaises partagent leurs ressentis et évoquent leurs perspectives face à une évolution climatique qui semble malheureusement bien difficile à stopper…
Après une première vague de chaleur débutée le 20 mai, date particulièrement précoce et complètement inédite, les canicules se sont succédé, voire n’ont pas été interrompues, durant trois mois sur le territoire de France métropolitaine. Juin et juillet ont enregistré des records de chaleur débouchant sur un excédent thermique de 3,8°C pour chacun de ces deux mois, selon un bilan Météo France. Avec des précipitations rares, mais parfois violentes avec des orages de grêle, l’été 2026 s’annonce déjà comme l’un des plus secs, donnant aux prairies des allures de savane. Peu de régions en France échappent à cette situation qui, comme pour les autres productions agricoles, affecte directement les éleveurs de chevaux de sport.
La prise de conscience, peut-être un peu tardive, de l’impact du dérèglement climatique génère une certaine anxiété face à l’ampleur des changements à venir, mais aussi beaucoup de réflexions chez les éleveurs soucieux d’offrir de bonnes conditions d’élevage aux poulains qu’ils font naître. Parmi la documentation éditée par l’IFCE, une fiche consacrée à l’adaptation des équidés à la chaleur situe la zone de confort thermique du cheval entre 5° et 25°C, soit un maximum bien en dessous des températures de 38°C et plus atteintes pendant plusieurs jours consécutifs cet été ! La série des podcasts de l’IFCE “Parlons Cheval” présente également une synthèse des travaux en cours pour comprendre les réactions des équidés face aux fortes chaleurs dans son épisode n°94.
Si les risques liés à une situation d’hyperthermie ne sont pas à négliger, une note optimiste subsiste de ce côté ; l’élevage d’équidé, qui reste globalement de dimension artisanale par rapport à celui, plus industriel, d’autres animaux de rente, semble avoir mieux fait face aux vagues de chaleur. En effet, dans certaines espèces, comme les volailles et le porc, des fortes surmortalités ont été enregistrées - jusqu’à 30 % dans les élevages porcins de l’Ouest de la France ! En élevage extensif la situation n’expose pas à de tels risques, mais la très faible pluviométrie de ces derniers mois combinée aux ardeurs du soleil ont fait griller les pâtures et posent le problème de la base de la nourriture des herbivores...
Trouver les bonnes prairies
L’annonce de la sélection pour les Mondiaux d’Aix-la-Chapelle des deux propres frères Eté de la Mûre, alias Mr. Boombastic, réserviste pour l’équipe américaine, et Enjoy de la Mûre (Vigo Cécé), treizième sous la selle d’Omar Abdul Al Marzooqi, que Béatrice Drigeard Desgarnier a fait naître, lui a remis du baume au cœur. Mais la Ligérienne ne cache pas que cette crise climatique lui cause beaucoup d’anxiété. “Nous avons eu plusieurs journées à plus de 40°C et même si je n’ai pas eu de problème particulier, je trouve que la situation est très anxiogène, car elle demande beaucoup plus de vigilance”, avoue-t-elle. “J’ai peur de rater quelque chose qui serait un premier mauvais signe ! Par exemple, il y a quelques années, j’ai investi dans un système d’abreuvoir automatique dans tous les paddocks des poulinières. C’était avant tout pour se préserver du gel, et je m’aperçois que c’est bien utile cet été pour éviter les corvées d’eau ! Mais il faut faire le tour très souvent pour vérifier qu’il n’y ait pas de crottin dans les abreuvoirs. Car si une poulinière ne peut pas s’abreuver, c’est le pépin assuré. Même si tous les parcs ont des abris, nous avons rentré les plus jeunes poulains la journée pour les préserver des trop fortes chaleurs. Cela fait quelques années que je veux planter des arbres, et cela devient impératif. À l’écurie, nous pouvons faire un courant d’air, nous arrosons le sol pour ajouter de la fraîcheur et nous avons des petits brumisateurs. Nous avons adapté nos horaires pour commencer le travail très tôt le matin. Pour le concours de Cluny, nous sommes partis à 4 heures du matin, car nous n’avons pas pris de boxes. Ce n’est plus possible de laisser des chevaux dans des boxes démontables avec des bâches en plastique par de telles températures ! Il y a aussi les risques d’orages. Autour de Saint-Etienne, nous avons subi une très violente tempête avec de la grêle. La commune de Saint Just-Saint Rambert a été touchée, mais ce n’est pas venu jusque chez moi. Heureusement, car de gros grêlons peuvent blesser un poulain et le faire paniquer ! Et puis, il y a déjà des conséquences économiques. Même si j’ai des vieilles prairies de bonne qualité, il faut déjà distribuer du foin. Je pense qu’à l’avenir, il faudra faire les foins plus tôt dans la saison et faucher moins bas pour préserver les prairies.”
La localisation dans des régions moins usuelles à l’élevage équin peut être un atout, comme l’explique Joseph Montaperto, qui a créé, il y a une dizaine d’années, le haras de la Sallandière, à Vif, au sud de Grenoble. Sur place, il gère une quarantaine de chevaux. “Je suis originaire de l’agglomération grenobloise. Je m’y suis donc naturellement installé. J’ai dix hectares autour du haras et quarante en montagne, à 900m d’altitude. Nous les conservons pour faire le foin qui est utilisé pour nourrir les chevaux toute l’année. Cela donne un fourrage de très bonne qualité ! À partir de la deuxième quinzaine de juin, une vingtaine de chevaux y pâturent, y compris ceux ayant fini leur cursus sur le circuit de la Société hippique française (SHF). Cela leur fait beaucoup de bien. Je garde les poulains de l’année avec les mères autour de la maison, car, même si quelqu’un assure une surveillance quotidienne en montage, il y a des loups. Il n’y a pas eu d’attaque sur les chevaux, mais je préfère ne pas prendre de risque. Les mâles entiers, eux, restent aussi au haras”, expose le jeune éleveur à l’affixe de la Sallandière. “Cette année, même sur le foin de montagne, nous constatons une baisse de productivité de près de 30 % due au manque d’eau ! Je pense que la tendance est inquiétante, mais ces prairies d’altitude sont une chance pour mon exploitation. C’est une période où je n’ai pas de coût d’alimentation pour la moitié de mon effectif. Quant aux chevaux, cela leur permet d’avoir une vraie vie de cheval !”
Au haras du Banney, à Luxeuil les Bains, en Haute-Saône, Frédéric Delforge profite des avantages de la moyenne montagne. “Le haras dispose de cinquante hectares. À partir du mois de juin, nous récupérons, en plus, de grandes parcelles de vingt hectares d’un seul tenant, qui étaient autrefois utilisées par des exploitations de vaches laitières. Nous regroupons les chevaux par tranche d’âge. Avant, nous emmenions aussi les poulinières suitées dans ces grandes parcelles et nous les complémentions en nourriture, comme les poulains, qui avaient des nourrisseurs. Mais depuis deux ou trois ans, nous les gardons autour du haras. Ils rentrent la journée pour éviter les grosses températures et les effets du soleil, notamment pour les poulains. Nous avons la chance d’avoir une bonne irrigation, car nous sommes au nord de la Franche-Comté, sur les volcans des Vosges. Chaque pâture dispose d’une source, ce qui donne un peu d’humidité. Luxeuil est à 300m d’altitude et en montant sur les pâtures à 450m, nous avons une sensation de fraîcheur plus importante. Mais cette année, c’est la savane !”, témoigne-t-il. “Nous avons déjà vu cela en 2013, mais ce n’était pas arrivé aussi tôt. Nous avons fait les foins et, depuis, il n’y a plus rien ! Comme nous les avons faits plus tôt, la qualité est bonne. Toutes les récoltes ont été avancées d’au moins un mois. Je n’ai rien changé au point de vue alimentation : j’ai toujours mis des blocs de sel avec des minéraux pour les poulains, et je le fais aussi maintenant pour les chevaux de sport. Pour le travail des chevaux, nous nous sommes adaptés. Nous avons une bonne équipe qui est aux écuries à 4h30 pour finir autour de 12h30. Notre palefrenier, qui travaille avec nous depuis trente-cinq ans, revient mettre le foin à 17 heures, tandis que je repasse vers 20 heures pour mettre les poulinières et poulains au champ et distribuer le granulé. Nous nous sommes inspirés du modèle des courses pour les horaires en période de fortes chaleurs et tout le monde est satisfait. De toute façon, nous n’allons plus avoir le choix à l’avenir ! C’est une tendance qui est inquiétante. Quand je vais voir les chevaux dans les pâtures, je regarde si les sources coulent encore. Pour l’instant nous ne sommes pas encore touchés par les restrictions d’eau, mais il va certainement falloir adapter notre métier à ces évolutions climatiques.”
Réflexions autour des cycles d’élevage
Si le Cantal se pare de sommets enneigés l’hiver, le joli département du sud auvergnat n’est pas épargné cet été par la vague de chaleur. “Nous avons eu plusieurs journées à plus de 37°C. Heureusement, nous avons un peu de fraîcheur la nuit et des prés ombragés, mais nous avons tout de même rentré les plus jeunes poulains pour les protéger de la chaleur”, confie Stéphane Chalier, de l’élevage d’Ivraie. “Fin juillet, nous n’avions pas de problème d’eau, toutes nos sources fonctionnaient, mais je donne du foin car il n’y a plus d’herbe dans les prairies. S’il ne pleut pas en août, cela va être très compliqué car la récolte a été correcte, mais avec un peu moins de quantité tout de même. J’ai des parcelles à 1100m d’altitude qui sont aussi touchées par la sécheresse, et si le froid arrive tôt, l’herbe ne repoussera pas. Cela amène à se poser beaucoup de questions sur nos cycles d’élevage. D’abord, j’ai décidé de ne plus mettre de jument à la reproduction après le 20 juillet pour ne pas avoir de poulain à naître sur les périodes de fortes chaleurs les plus intenses. Je n’ai pas cherché à “rattraper” les juments restées vides. L’année a été compliquée, avec une bonne fertilité au début, puis des cycles très bizarres, des embryons pas accrochés, et les fortes chaleurs vont amplifier les risques d’avortements. Côté concours, nous avons dû déclarer forfait une fois à cause des températures, mais nous n’avons pas eu de problème pour qualifier les chevaux. Nous devrions en emmener cinq ou six à Fontainebleau. On parle du changement de calendrier pour 2027, avec une finale fin juillet pour pouvoir ensuite remettre les chevaux à l’herbe. Mais que fait-on si l’on se retrouve à Fontainebleau sous 40°C ? Nous avons vu les réactions suscitées par le maintien de plusieurs événements majeurs pendant les canicules. On ne peut pas se permettre d’oublier le bien-être animal ! L’idée de remettre les chevaux à l’herbe après les finales est bonne, mais encore faut-il qu’il y en ait ! L’intérêt, c’est que les chevaux puissent en profiter. J’ai des quatre ans qui n’ont fait que quelques concours en tout début de saison et sont repartis au pré. Je pense les rentrer prochainement aux écuries, afin de les faire progresser en vue de leur saison de cinq ans, avant de les remettre au pré à l’automne. Nous devons respecter le cycle de l’herbe et avec ces changements climatiques, on s’aperçoit que tout est décalé. L’idée d’un circuit hivernal est intéressante, mais cela serait très pénalisant pour des régions comme la nôtre, où il n’y a pas d’infrastructures pour concourir par mauvais temps. Tout ça va entraîner des coûts de plus en plus élevés. Si les professionnels devraient plus ou moins facilement pouvoir s’adapter, beaucoup de petits éleveurs risquent d’arrêter leur activité. Cela entraînerait des conséquences pour les formateurs de jeunes chevaux, avec des pertes de clients. C’est tout notre schéma qui est remis en question.”
Un point de vue partagé par Frédéric Delforge, qui confirme aussi la nécessité de recentrer le planning des naissances avant les mois trop chauds : “Nous essayons toujours d’inséminer les poulinières tôt dans l’année, afin de ne pas faire naître de poulain après le 1er juin, à cause du soleil. Nous avons toujours voulu procéder ainsi pour ne pas avoir de poulains tardifs, mais cela va désormais devenir impératif si l’on ne veut pas avoir de nouveau-né sous 40°C ! Quant à la question de la fertilité, nous n’avons pas eu de problèmes en début de saison. Après le 15 mai, il a été beaucoup plus compliqué d’avoir des juments pleines. Je ne sais pas ce qu’il en est dans les différents centres d’insémination, mais au Banney, passé cette date, cela n’a fonctionné qu’avec de la semence fraîche et des jeunes étalons.” Aurélien Lafargue, fondateur et président de Génétic’Anglo et président des éleveurs de chevaux de Nouvelle-Aquitaine, dresse le même constat.
La seconde partie de cet article sera disponible samedi sur Studforlife.com…
Photo à la Une : Cet été, l'herbe verte du printemps a rapidement laissé place à la désolation de sols faits de terre et de poussière. © Mélina Massias