L’élevage d’Ivraie, la réussite cantalienne des Chalier (1/3)
Depuis plus de vingt ans, Stéphane Chalier fait prospérer, en famille, l’affixe d’Ivraie, hérité du nom de la première poulinière à avoir laissé un héritage à Naucelles : l’Anglo-Arabe Ivraie du Sol. Année après année, les très bons produits se sont succédé, de Tarzan à Qlamp, en passant par Scandale, Chrome, Grey Sky ou encore les très actuels Iris, Lipstick, Kellestar et Nuit. Encore très en vogue à la Grande Semaine de Fontainebleau, début septembre, l’élevage cantalou a ouvert ses portes à Studforlife en fin d’année dernière, à l’heure où les prés étaient encore verdoyants. L’occasion de découvrir une philosophie et une vision captivantes, où tout, ou presque, est géré en famille, à taille humaine, avec maîtrise et savoir-faire. Premier épisode de ce reportage.
En haut de l’Impasse de Veyrieres, à Naucelles, à moins de quatre kilomètres d’Aurillac, se cache un véritable trésor. Le bruit des sabots des porteurs de l’affixe d’Ivraie vient parfois percer le calme du village et se mêler au tintement régulier des cloches des vaches Salers voisines. Depuis plus de deux décennies, Stéphane Chalier, entouré de son épouse, Stéphanie, et de ses filles, Alice et Adèle, développe son élevage avec passion, vision et détermination. De Tarzan et Turquoise à Iris, en passant par Qlamp, Quinquet, Scandale, Chrome, Cyann ou encore Kraquant, le talent n’a jamais manqué à l’appel au cœur du Cantal.

Au grand air et dans de vastes pairies, les made in Ivraie grandissent dans un petit coin de paradis. © Mélina Massias
De barman à éleveur de chevaux de sport
Fils d’agriculteur, Stéphane Chalier se passionne très jeune pour l’élevage bovin et le travail de sélection. Son coup de cœur pour les chevaux, lui, intervient… sur les champs de course, grâce à son oncle. “Il habitait en région parisienne et m’emmenait aux courses lorsque j’étais gamin. Le déclic est venu de là. J’étais fasciné par le côté athlète de ces chevaux qui défilaient devant moi dans le rond de présentation. Mon amour pour les chevaux près du sang trouve peut-être sa source ici !”, rembobine l’éleveur, qui voit aussi sa passion pour le grand sport grandir, grâce aux diffusions proposées, à l’époque, sur Antenne 2. “J’ai de nombreux souvenirs de Flambeau C et Frédéric Cottier, par exemple. Pour quelqu’un de novice, suivre le saut d’obstacles est simple : soit la barre tombe, soit elle reste sur les taquets.”

Stéphane Chalier s'est d'abord passionné pour les Pur-Sang... ce qui lui a peut-être donné l'amour des chevaux dans le sang ! © Mélina Massias
Après une première expérience infructueuse avec une poulinière Pur-Sang qui ne lui a finalement donné aucun poulain, Stéphane croise la route d’une certaine Ivraie du Sol (Dionysos II x Flying Fox), qui laissera son prénom à l’élevage cantilien et une forte imprégnation anglo-arabe, stud-book qu’elle représentait fièrement. “Je n’avais pas de terres pour élever. Je me débrouillais avec des copains de mon père. Et puis, un peu avant les années 2000, nous sommes arrivés à Veyrieres et avons acheté dix hectares”, poursuit-il. “Au départ, tout cela n’était qu’une passion. Nous n’avions pas prévu de faire tout cela ! Lorsque je suis arrivé ici, je travaillais dans les services vétérinaires. J’étais notamment responsable d’inspections dans les abattoirs. J’ai aussi eu un autre métier avant : gérant de boîte de nuit avec mon frère ! Nous avions eu cette opportunité via une tante. Nous avions vingt-trois et vingt ans.”
Pas du genre à faire les choses à moitié, l’apprenti éleveur se retrouve rapidement avec deux, puis trois poulinières. Toutes des Anglo-Arabe, être installé au cœur du berceau de la race oblige. Pour nourrir sa soif de savoir et de connaissances, Stéphane se lance dans un tour de France des élevages spécialistes en la matière, afin d’observer, décrypter et s’inspirer de ce qui se fait de mieux en anglo-arabie. “N’étant pas fils d’éleveur, je n’avais pas une souche attitrée. Je trouve que cela a été mon avantage. J’étais ouvert à tout ce qui pouvait se faire”, souligne-t-il. Toujours dans une volonté d’être aussi professionnel que possible dans sa passion, il se rapproche des cavaliers, à qui sont inévitablement destinés la plupart des chevaux qui viennent au monde. “J’ai beaucoup échangé avec eux, notamment sur le terrain. Finalement, je parlais davantage avec les cavaliers qu’avec les éleveurs car je voulais comprendre leurs attentes et ce que je devais fabriquer pour eux. J’ai eu la chance de rencontrer de très bons cavaliers, à l’image des membres de la famille Angot. Ils venaient à l’élevage lorsque j’avais des naissances, essayaient des chevaux, etc. Petit à petit, à force de rencontres, nous nous sommes construits et ce qui était une passion est devenu un métier”, déroule celui qui a progressivement réduit la plage horaire occupée par son métier, jusqu’à y mettre un terme définitif pour se consacrer pleinement à l’élevage.
L'excellent Qlamp d'Ivraie n'a pas tardé à faire briller l'affixe cantalou à haut niveau. © Sportfot
“L’élevage est une aventure à long terme, qui demande du temps et de la patience”, Stéphane Chalier
Depuis 2022, Stéphane est associé à son aînée, Alice, tandis que son épouse, Stéphanie, cavalière et passionnée, supervise toujours la partie vétérinaire. Sans jamais être trop loin, Adèle, qui travaille dans le marketing, garde toujours un œil sur l'élevage familial, tandis que Méloée, la nièce de Stéphane, suit les traces de sa tante, qui est aussi de temps en temps sa coach, en concourant sur le circuit Poney. “Je me suis retrouvé à coacher ma fille, à l’emmener sur les terrains de concours alors que je n’ai jamais monté à cheval !”, s’amuse Stéphane, qui ne s’est mis en selle que pour “jouer le cowboy dans les prairies” avec quelques copains. “J’ai toujours essayé de comprendre le fonctionnement du cheval et mes échanges poussés avec les cavaliers m’ont amené à faire des reconnaissances à leurs côtés et à engranger pas mal de connaissances. J’ai notamment pu bénéficier de l’expérience d’Eugénie Angot ou encore de Thomas Rousseau, qui est venu à la maison dispenser des stages, de Reynald Angot, etc. Alice a aussi profité de ces moments-là et s’est fait la main comme cela, un peu en autodidacte.”
Alice Chalier, ici associée à Gazelle d'Ivraie, a concouru jusqu'en Grand Prix 4* à 1,55m avec Apriori d'Yvmane. © Agence Ecary
Autour de la maison familiale, se trouvent aujourd’hui une carrière, des écuries et autres stabulations, entourées de plusieurs terrains vallonnés où évolue une partie des stars de demain. Au fil des années, et l’activité de la joyeuse famille prenant de l’ampleur, la structure s’est agrandie, notamment avec des herbages en location, le prix des terres agricoles étant conséquent dans le Cantal. “En tout, nous sommes aujourd’hui répartis sur cent vingt hectares. Nous en avons une vingtaine ici, mais ce ne sont pas les terrains les plus pratiques, car ils sont tous en pente. Ils servent donc de paddock et accueillent les poulinières, lors des saillies et des poulinages. Le reste du cheptel est réparti sur d’autres sites, dans de grands espaces. J’ai également repris la ferme de mon père lorsqu’il a cessé son activité. Elle est située à quatre-vingts kilomètres d’ici, mais nous permet de faire notre propre foin sur place”, détaille-t-il.

L'élevage d'Ivraie dispose de toutes les installations nécessaires pour accompagner ses protégés dans leurs premiers pas sportifs. © Mélina Massias
De la production de fourrage à la valorisation de ses pépites, Stéphane profite d’une autonomie salvatrice dans la gestion de son élevage. Au total, une centaine de chevaux sont sous sa responsabilité et entre douze et quinze naissances rythment chaque printemps. “Nous gérons tout nous-mêmes. Un jeune, que j’ai contribué à former, s’est spécialisé dans le débourrage et intervient à l’élevage. Pour le reste, j’ai envie de maîtriser autant que possible la progression de nos chevaux, même si cela dépend évidemment du personnel sur lequel on peut compter. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de faire naître les chevaux et de les emmener jusqu’à 1,50m grâce à Alice, qui est de plus en plus impliquée et passionnée par l'élevage. Elle commence d'ailleurs à monter des produits de ses anciennes juments de concours. Ce n’est pas simple d’appréhender tous ces paramètres-là. En élevage, il faut toujours un peu de chance. Souvent, lorsque j’échange avec des personnes qui se lancent dans l’aventure, ils me font part de leur prise de conscience sur la difficulté de ce métier, qui vient avec son lot de malheurs et de difficultés à surmonter. Surtout, l’élevage est une aventure à long terme, qui demande du temps et de la patience”, rappelle avec justesse celui qui est aussi passionné de rugby.
Le transfert d’embryon au service du progrès génétique
Pour garantir la pérennité de son organisation, Stéphane a recours aux transferts d’embryons, pour environ trente pour cent de ses naissances annuelles. “Notre idée est de conserver quelques produits pour les faire vieillir et les valoriser en compétition. Nous misons essentiellement sur des pouliches, dont nous pouvons sécuriser la génétique en parallèle, via le transfert d’embryon. Ainsi, je ne me refuse aucune perspective de vente, mais je garde de la continuité au sein de l’élevage”, justifie-t-il. “Je souhaiterais d’ailleurs développer davantage le transfert d’embryon, mais mon épouse n’a pas toujours le temps de s’occuper de cet aspect et nous n’avons pas un troupeau de receveuse suffisamment conséquent. Dans l’idéal, j’aimerais n’avoir que des juments de sport et des mères porteuses. Cela permet d’avancer plus vite et de supprimer les intervalles entre les générations. C’est tout l’intérêt. Bien d’autres espèces ont progressé très rapidement en procédant ainsi, notamment les bovins.”

Quel cadre idyllique pour voir évoluer ses juments ! © Mélina Massias
La gestion de l’aspect reproduction chez cette espèce a d’ailleurs inspiré l’éleveur à l’affixe d’Ivraie à ses débuts, bien que les données statistiques et génétiques soient moins fournies chez les équins. “J’ai connu une époque où on parlait du BLUP”, reprend-t-il. “Pour moi, le seul moment où l’on peut en tenir compte est celui où la production d’un étalon arrive à bon niveau. Quand le BLUP d’un étalon performer monte, on sait que ses descendants montrent de bonnes choses. À l’inverse, lorsque cet indice baisse en flèche, ce n’est jamais bon signe. Cela étant, je n’y prête pas trop attention. Lorsque nous avions des vaches, nous savions quels taureaux produisaient bien ou non. Aujourd’hui, il en va de même pour les juments : certaines produisent bien, d’autres moins, peu importe leur souche. On ne peut pas dire d’une compétitrice qu’elle est bonne tant qu’elle n’a pas fait ses preuves. C’est la même chose pour les poulinières : tant qu’elles n’ont pas produit quelques bons chevaux, on ne peut pas présager de leur qualité. D’où l’intérêt de les mettre à la reproduction rapidement, notamment par transfert d’embryon, afin d’avoir du recul.”

Phosphore d'Ivraie, un fils de Grey Sky d'Ivraie et neveu de Ballerine du Vilpion. © Mélina Massias
Des étalons de premier plan au service de souches aussi variées que pleines de qualités
À quelques kilomètres de Naucelles, sur de larges étendues encore verdoyantes en fin d’année dernière, malgré la sécheresse de l’été 2025 et avant les terribles records de 2026, poulinières, poulains et jeunes chevaux s’avançaient gaiement à grandes foulées au son de la voix de Stéphane. By Cera d’Ick, Grey Sky d’Ivraie, Chrome d’Ivraie, Touardo Blue, Cocktail de Talma, Nevados S, Mylord Carthago, Up To You, Zuccero, El Barone 111, Cashpaid J&F, Dexter de Kerglenn : une pléiade d’héritiers de cracks en tout genre grandit dans le Cantal. Et le côté maternel n’est pas en reste, avec, parmi d’autres, les familles de Flora de Mariposa, Ballerine du Vilpion ou encore Cicero van Paemel. “Je n’aime pas trop quand un éleveur s’approprie une souche, car il y a toujours d’autres personnes qui ont travaillé en amont pour aboutir à cette génétique, et d’autres qui continueront à la faire prospérer. Je n’ai pas vraiment de souche maison à proprement parler, mais j’ai pioché dans les bonnes lignées anglo-arabes. Cela a constitué les prémices de l’élevage. Puis, au fil du temps, j’ai conservé celles qui me plaisaient le plus et je me suis diversifié avec des juments Selle Français. Je ne me suis pas non plus interdit de récupérer de bonnes juments étrangères. Cela permet d’avoir des éléments de comparaison et de ne pas s’enfermer dans une seule souche. J’aime avoir différentes lignées maternelles, notamment des moins connues, en lesquelles je crois. La plus grande satisfaction vient lorsque cela finit par porter ses fruits”, expose le Cantalou.

La très plaisante et bien nommée Promesse d'Ivraie, une fille de Touardo Blue sur la souche de Cicero van Paemel. © Mélina Massias
Parmi ses lignées, le quinquagénaire mise de bon cœur sur celle d’Odyssée de Rosemont (Fetiche du Pas x Narcos II). Née chez Catherine et Dominique Soutif, cette Selle Français Originel compte pas moins de cinquante-huit pour cent de sang Pur-Sang dans sa composition raciale ! À Stéphane, elle a laissé plusieurs produits, dont Jolie Mome d’Ivraie (Mylord Carthago), gagnante en Grand Prix Top 7 cette année, Kookai d’Ivraie (Qlassic Bois Margot), qualifiée pour la finale bellifontaine réservée aux juments de six ans avec Alice Chalier il y a quelques semaines, et Lipstick d’Ivraie (Cyann d’Ivraie), seizième des hongres de cinq ans à Fontainebleau. Les deux premières ont déjà assuré leur descendance, en engendrant des poulains par Junior du Seigneur, Up To You, Commilf’Oh de la Marchette et Hoptum de l’Abbaye. “Il s’agit d’une souche issue de Pur-Sang, qui a donné très, très peu de produits, mais qui, à mon avis, est aussi bonne que les plus grandes lignées à la mode. Maintenant, à moi de bien faire mon travail et de le prouver !”, glisse l’éleveur.

Lipstick d'Ivraie représente une souche Pur-Sang en laquelle Stéphane Chalier croit beaucoup. © Mélina Massias
Outre celles déjà citées, d’autres génétiques, toutes imprégnées de sang et notamment anglo-arabe, ont fait le bonheur et la renommée de l’affixe d’Ivraie, à l’instar de celle du Maury, principalement retravaillée en croisement, ou encore celle de Jaliska de Tanues (Iago C x Brick). Tombé sous le charme de cette jument née chez Eugène Maisonneuve, Stéphane en loue d’abord le ventre à trois reprises, avant d’apprendre qu’elle est à vendre, pleine de Dandy du Plapé. “J’adorais Jaliska, et Dandy du Plapé n’était pas un étalon inintéressant, mais je n’étais pas emballé par ce croisement. Finalement, il a donné Qlamp d’Ivraie, le premier cheval à porter mon affixe à avoir sauté 1,60m ! Comme quoi, il faut savoir rester humble dans ce métier”, reconnaît Stéphane.
Vu jusqu’en Grands Prix et Coupes des nations 5* avec Gonzalo et Manuel Añon Suarez et au départ de deux championnats d’Europe Jeunes Cavaliers, en 2014 et 2016, Qlamp est également le frère utérin de l’étalon O’Pif d’Ivraie (Hermès d’Authieux). “Brick, le père de mère de Jaliska, a fait la monte à Aurillac durant trois ou quatre saisons. Il doit avoir environ quatre-vingts descendants, dont cinq chevaux de Grand Prix. Il est peu connu, mais c’est un phénomène”, ajoute l’éleveur, qui s’est attaché à préserver ce courant de sang, notamment grâce à Nounie d’Ivraie (Ryon d’Anzex), la seule fille de Jaliska, et ses pouliches. La sœur utérine de Qlamp et O’Pif a par exemple donné Crap’s d’Ivrai (Kannan), conservée à l’élevage, ou encore Kaliska d’Ivraie (Chrome d’Ivraie), qui présente un inbreeding intéressant sur Ryon d’Anzex.
Tarzan d'Ivraie a notamment fait le bonheur d'Arturo Parada Vallejo au niveau 4*. © Sportfot
La deuxième partie de ce reportage sera disponible prochainement sur Studforlife.com…
Photo à la Une : Au coeur du Cantal, Stéphane Chalier fait prospérer l'affixe d'Ivraie depuis 1994. © Mélina Massias







