“Notre sport ne pouvait pas rêver d’un meilleur champion du monde que Steve Guerdat”, Emeric George
Comme lors des Jeux olympiques de Paris 2024 et de la finale de la Coupe du monde de Bâle au printemps 2025, Emeric George se meut dans le rôle de consultant et prête son expertise à Studforlife. Dans l’ultime volet de cette série, le Tricolore dresse le bilan des championnats du monde d’Aix-la-Chapelle, loue les mérites de Steve Guerdat, fraîchement couvert d’or en individuel, et décrypte quelques unes des déceptions de la dernière journée de compétition.
“Si je devais résumer ces Mondiaux en une phrase, je dirais que notre sport ne pouvait pas rêver d’un meilleur champion. Nous avons assisté à une magnifique finale individuelle. Le chef de piste (Frank Rothenberger, ndlr) a parfaitement réussi sa semaine, avec une dernière journée de compétition de très haut niveau sur le plan technique et avec un suspense formidable ! C’était très agréable à voir et à suivre. Et à la fin, nous avons un magnifique champion. Au début de la semaine, j’avais déjà cité Dynamix de Bélhème et Steve Guerdat parmi mes favoris pour le titre individuel. Dynamix a formidablement bien sauté jusqu’au bout. Steve a déclaré en interview qu’il avait été très stressé et tendu tout au long de la semaine, et encore plus en finale, mais cela ne s’est pas du tout vu à cheval. Il a déroulé sa dernière manche avec une décontraction et une maîtrise absolument totales. Je suis très admiratif de ce qu’il a fait et de cette médaille supplémentaire à son palmarès déjà incroyable.
Réussir à remporter les quatre grands championnats majeurs est tellement difficile ! Il y a eu de grandes hégémonies dans l’histoire, avec des chevaux qui étaient très forts pendant trois, quatre ou cinq ans. Je pense notamment à Shutterfly (né Struwelpeter, ndlr), qui a remporté trois fois la finale de la Coupe du monde (avec Meredith Michaels-Beerbaum, ndlr) ou Baloubet du Rouet, qui en a fait de même et a aussi décroché une médaille d’or aux Jeux olympiques (sous la selle de Rodrigo Pessoa, ndlr). Réussir de telles performances avec un seul cheval est déjà formidable, mais aligner autant de médailles en grands championnats avec autant de chevaux différents est simplement prodigieux. Ce qu’a accompli Steve est particulièrement admirable. En termes de palmarès, je pense qu’il n’y a pas d’égal dans le sport équestre. Et dans le sport suisse, je pense que Steve est en train d’atteindre le niveau d’un Roger Federer. Ce qui n’est pas rien ! Avoir un si beau champion, celui que tout le monde attendait, est vraiment chouette. Il avait beau ne pas être allemand, on a senti tout au long de la semaine que tout le monde avait envie qu’il aille au bout.”
Un retour au sommet après une saison 2025 décimée par les opérations
“J’étais présent au CSIO 5* de Calgary l’an dernier. Steve avait terminé troisième du Grand Prix avec Vénard de Cerisy et avait déjà réussi une prestation remarquable. À la reconnaissance, je le revois assis sur les numéros des obstacles, pendant que Grégory Wathelet comptait ses distances pour lui. Son dos l’handicapait tellement qu’il ne pouvait plus le faire lui-même. Alors, il se mettait au milieu de la piste et faisait sa reconnaissance par procuration. Son titre de champion du monde est donc aussi une belle démonstration de résilience. Depuis, j’ai souvent croisé Steve dans les salles de sports des hôtels, que ce soit à La Baule, Hambourg ou ailleurs. Il est présent chaque matin et passe pratiquement une heure à s’échauffer. Il réalise un travail physique très important. On oublie parfois un peu ce qu’il a traversé. Steve est un exemple de persévérance et de travail. Sa victoire récompense ses efforts, sa pugnacité et son talent.”
Un attachement particulier aux chevaux français
“Steve Guerdat a aussi ce don de faire briller les chevaux français. On aurait pu penser que Nino des Buissonnets était un hasard, mais non : il a quelque chose avec les chevaux français. Il a obtenu ses plus grands succès avec eux et est un vrai ambassadeur pour l’élevage hexagonal. C’est une source d’inspiration pour tous les cavaliers français qui ont, naturellement, plus de chevaux français sous leur selle que les autres.”
Prime à la jeunesse
“Thibeau Spits et Harry Charles, qui sont respectivement médaillés d’argent et de bronze de ces championnats du monde, sont deux jeunes cavaliers extrêmement talentueux, qui bénéficient des trente ans d’expérience de leurs pères. Ils incarnent cette nouvelle génération montante et professionnelle dès le plus jeune âge. Grâce à leur histoire familiale, ils ont tout un système autour d’eux, les bonnes infrastructures, l’expérience de leurs parents, etc. Tout cela, couplé à leur talent, fait que ce sont des cavaliers extrêmement brillants et matures. Et leurs qualités leur permettent d’accéder à des chevaux à leur hauteur. Thibeau Spits a d’ailleurs formé son cheval de A à Z. L’histoire est magnifique ! Et pour Harry Charles aussi : il ne monte sa jument, LT Holst Freda, que depuis trois mois. C’est une performance exceptionnelle que de réussir à former un couple aussi brillant en si peu de temps. C’est complètement fou ! Les médailles d’argent et de bronze ont récompensé deux autres belles histoires et deux jeunes champions.”
Piergiorgio Bucci et Roberto Teran Tafur : les belles surprises
“Piergiorgio Bucci et Roberto Teran Tafur prouvent qu’il y a un renouveau dans les pays latins, notamment en ce qui concerne l’Italie. Le championnat de Piergiorgio est à l’image de celui de sa nation (qui a décroché sa qualification olympique et terminé cinquième de la compétition par équipe, ndlr). Les quatre cavaliers Transalpins ont montré une qualité d’équitation remarquable. C’est de bon augure pour ce pays qui a connu quelques difficultés sportives et qui est en train de remonter la pente.
À dix-huit ans, le cheval de Roberto Teran Tafur (Dez’ Ooktoff, ndlr) a été brillant jusqu’au bout du championnat, ce qui est assez remarquable compte tenu de son âge ! Son cavalier a fait preuve de beaucoup de sang-froid et a été malheureux sur cette sortie de ligne. Il ne méritait pas sa faute, pas plus que Piergiorgio Bucci d’ailleurs. Roberto Teran Tafur incarne aussi l’image d’un sport de plus en plus globalisé, avec des nations émergentes qui parviennent à tirer leur épingle du jeu. Dans la même veine, j’ai trouvé les cavaliers individuels mexicains très bons. Ils n’ont pas eu de chance par équipe car cela s’est joué à rien du tout. Je suis convaincu qu’ils auraient fini à une bien meilleure place que la onzième s’ils avaient accéder à la finale par équipe.”
Scott Brash et Ben Maher ratent le coche
“S’il y a avait un petit flop à retenir de la finale individuelle, ce serait certainement les prestations des deux Britanniques Scott Brash et Ben Maher. Point Break, le cheval de Ben, n’a pas touché une barre de tout le championnat. Dans mon pronostic, au sortir de la finale par équipe, je l’imaginais aller au bout, notamment grâce à sa qualité de saut. Mais avec un étalon, même si certains, à l’image de Vigo d’Arsouilles, ont déjà été sacrés champions du monde, tout est possible. On l’a aussi vu avec Grandorado, qui n’est pas apparu à son meilleur niveau. Ben a utilisé sa cravache, sobrement, avant la rivière dans la première manche et son cheval s’est senti agressé. S’il a eu ce geste, c’est qu’il a senti qu’il était nécessaire à ce moment-là, et que son cheval avait besoin de soutien. Avec la répétition des efforts, cela n’est pas passé. Point Break est très sensible et très respectueux et il a réagi à ce qui venait de se passer. Il a sans doute été surpris. Parfois, les étalons jettent plus vite l’éponge que les hongres ou les juments. Cela ne remet pas du tout en question le fait que Point Break est un crack. Ce sont des choses qui arrivent et, en l'occurrence, cela s’est passé au pire moment. Avec la pression, et à un niveau de difficulté et de technicité maximal, même les cavaliers qui maîtrisent leur art à la perfection peuvent commettre des erreurs.
Je pensais que Scott Brash figurerait encore plus haut dans le classement final. Je pense que lui et sa jument (Keswichtime HV, alias Hello Mango, ndlr) ne se sont tout simplement pas compris à l’abord du triple (au sein duquel l’Ecossais est tombé en seconde manche, ndlr). Il y a parfois des loupés. De plus, la configuration de cette combinaison était très particulière. Il est rare d’avoir un triple oxer, une foulée, oxer, deux foulées, vertical. Il arrive plus régulièrement d’avoir des combinaisons avec deux oxers séparés de deux foulées, notamment en Allemagne et dans les pays de l’Est. Ce qu’a proposé Frank Rothenberger dans cette deuxième manche est très exceptionnel, très délicat et techniquement vraiment difficile. C’est quelque chose que l’on ne voit que dans un championnat du monde. L’oxer d’entrée était étroit, puis celui du milieu plus large. Je pense que Scott n’a tout simplement pas eu la bonne distance. Dans un Grand Prix standard, cela ne lui serait probablement pas arrivé tant il est doué ! Il y avait l’enjeu du championnat, mais aussi celui d’être l’ouvreur de cet ultime parcours. Quoi qu’il en soit, je ne suis ni inquiet pour lui, ni pour Ben ; je suis à peu près sûr qu’ils vont très vite rebondir !”
Richard Vogel, déjà les yeux rivés sur Calgary ?
“Richard Vogel est en lice pour réussir le Grand Chelem de saut d’obstacles. Je pense qu’il avait cette perspective dans un coin de sa tête et que cela a perturbé ses championnats du monde. Il n’a pas raté son championnat par équipe pour autant, avec un parcours à quatre points, un sans-faute, puis une autre prestation sanctionnée de deux points. En finale individuelle, il commet une erreur sur le mur, en tournant trop court. C’est une incompréhension, liée à une prise de risque excessive. Je pense qu’il y a une part de pollution mentale qui explique ses résultats. Richard l’a dit en interview : enchaîner les championnats du monde et Calgary n’est pas idéal, mais il tenait à faire les deux. Dans un coin de sa tête, il a forcément dû se demander s’il devait aller au bout de son championnat, alors qu’en individuel, il n’a jamais été sur le podium provisoire. Je pense qu’une partie de son esprit était tournée vers Calgary et le Grand Chelem. S’ajoute à cela le fait d’avoir été champion du monde vendredi soir. Il y a forcément eu de la décompression. Pour les quatre cavaliers allemands, se remobiliser pour la finale individuelle a dû être particulièrement difficile. À l’inverse, Steve Guerdat est resté extrêmement concentré de bout en bout. Il était en mission : il est passé en numéro un de son équipe pour avoir le meilleur terrain possible, il a déroulé son plan jusqu’au bout et ne s’est pas laissé déconcentrer. Les Allemands, eux, ont célébré un titre par équipe. Ce n’est pas pareil. Il est difficile de redescendre d’une telle montée d’adrénaline. Depuis le départ, on savait que les Allemands auraient une pression énorme sur les épaules, encore plus grande que pour les autres. Elle a fini par s’évacuer. United Touch S sautait bien et Richard n’a pas mal monté ; il a commis quelques erreurs inhabituelles qui, pour moi, sont des fautes de concentration. Si le CSIO 5* de Calgary avait été programmé quinze jours plus tard, il n’aurait pas eu de question à se poser.
Richard est un immense compétiteur et il va falloir qu’il digère tout cela, tant son titre collectif que sa déception individuelle. Je ne le connais pas très bien, mais je suis convaincu qu’il arrivera à Calgary archi motivé ! Sa performance individuelle est plus un regret qu’un échec total. Il est champion d’Europe en titre et gagnera d’autres échéances dans sa carrière, mais il ne pouvait pas répondre à ces deux rendez-vous dans un laps de temps aussi court.”
La méritocratie récompensée
“En conclusion, nous avons assisté à de magnifiques championnats du monde. Le niveau des chevaux et des cavaliers est de plus en plus élevé, ce qui rend la compétition parfois plus ouverte. Mais, à la fin, ce sont les meilleurs qui gagnent. Les médailles ne sont pas achetées, elles sont gagnées et méritées. Dans ce sport, on se plaint souvent qu’untel ou untel achète les meilleurs chevaux, mais cela n’est pas toujours corrélé à la réalité. Il y a évidemment un lien, mais ce n’est pas l’argent qui fait la différence.”
Photo à la Une : Steve Guerdat a enfin conquis la seule médaille d'or qui manquait à son palmarès, dimanche 23 août à Aix-la-Chapelle. © Benjamin Clark / FEI






