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“Je n’ai pas souvenir d’une domination et d’une maîtrise en grand championnat telles que celles affichées par l’Allemagne à Aix-la-Chapelle”, Emeric George

Dans son analyse, Emeric George salue le début de championnat du maître Marcus Ehning.
AIX 2026 samedi 22 août 2026 Propos recueillis par Mélina Massias

Comme lors des Jeux olympiques de Paris 2024 et de la finale de la Coupe du monde de Bâle au printemps 2025, Emeric George se meut dans le rôle de consultant et prête son expertise à Studforlife. Dans ce deuxième épisode, le Tricolore revient sur le sacre d’Allemands dominateurs et d’une maîtrise parfaite, décrypte les aventures de ses compatriotes et se projette sur la finale individuelle de dimanche entre deux coups de cœur décernés !

Bilan général et performance allemande bluffante

“Le niveau général des chevaux et des cavaliers m’a semblé extrêmement élevé. Quelques couples ont évidemment été un peu plus en difficulté que d’autres, mais ils ont montré que ces trois premières épreuves des championnats du monde de saut d’obstacles d’Aix-la-Chapelle n’étaient pas si faciles ! Les parcours ont été très bien dosés, et la difficulté s’est accrue progressivement. Bravo au chef de piste (Frank Rothenberger, ndlr), qui a globalement proposé un super spectacle, avec des retournements de situations. Le respect du cheval était là et nous avons non seulement vu du beau sport, mais surtout du sport de très haut niveau. Les verticaux étaient placés à 1,65m et la largeur des oxers était comprise entre 1,60 et 1,80m, ce qui est colossal. Ce sont des cotes que l’on retrouve dans les Grands Prix 5* les plus importants de l’année, comme ceux des étapes de la Rolex Series ou même certains Majeurs du Grand Chelem Rolex, dont les étapes d’Aix-la-Chapelle et Calgary par exemple. Ce sont donc des hauteurs très élevées et, malgré cela, il y a eu beaucoup de sans-faute, principalement lors des deux premières journées de compétition. J’ai suivi les épreuves avec Julien Gonin et Olivier Robert et nous nous sommes fait la réflexion qu’il y avait bien peu de chevaux que nous n’avions pas envie de monter ! Je suis vraiment impressionné par le niveau général de ces Mondiaux. 

La finale collective a sacré l’Allemagne, qui a signé onze sans-faute aux obstacles sur douze depuis le début de la compétition. Je regarde les grands championnats depuis vingt-cinq ans, et je n’ai pas souvenir d’une telle domination, d’une telle maîtrise ! Au-delà de la statistique, qui est flagrante, et du fait que les chevaux de l’équipe germanique ont été formidables, il y a eu une maîtrise collective époustouflante. Les quatre cavaliers (Marcus Ehning, Sophie Hinners, Daniel Deusser et Richard Vogel, ndlr) ont monté à la perfection. La seule erreur que l’on peut relever est celle de Richard Vogel dans la Chasse. Sinon, ils ont tous été parfaits.”

Quel début de championnat rêvé pour l'Allemagne. © Mélina Massias

Coup de cœur pour Marcus Ehning

“Avec l’atmosphère d’Aix-la-Chapelle, lorsque les Allemands entrent en piste, ils savent qu’il s’agit d’un moment qui compte. À domicile, la pression était colossale pour eux. Dans la dernière manche par équipe, Marcus Ehning a fait sept foulées pour franchir la rivière et neuf pour aborder l’oxer qui suivait le demi-tour sur le vertical Mercedes, là où tout le monde en faisait huit, voire sept. On a donc perçu quelques signes de fébrilité, mais, malgré tout, ils ont tous tenu jusqu’au bout et ont gagné avec une marge très nette. Avant la compétition, j’imaginais les Allemands favoris et on pressentait qu’une pression importante pèserait sur leurs épaules. Cela aurait pu les faire vaciller, mais ils ont répondu à cette pression par la technique. Même lorsque Marcus Ehning se perd légèrement dans ses choix tactiques et dans ses contrats de foulées, il le fait en gardant une parfaite connexion avec son cheval, Coolio 42, et une totale maîtrise du sujet. Il n’y a finalement pas eu de sursis. Il est resté en place, dans la bonne position, sans jamais dégrader le contact avec la bouche de son cheval, qui était à l’écoute. Cette capacité d’adaptation et d’interprétation n’est pas donnée à tout le monde. Cela fait tellement plaisir pour lui ! On se souvient qu’il était monté sur le podium de ce même championnat, à Aix-la-Chapelle déjà, il y a vingt ans, après que sa jument, Küchengirl (née Lord’s Fantastic Mouse, ndlr), s’est arrêtée en piste. C’est une belle revanche et une belle leçon d’abnégation. L’équitation et le saut d’obstacles ont cette vertu de se pratiquer dans le temps. Pour être au sommet de son art, il faudrait même deux ou trois vies de cavalier ! Marcus Ehning est un cavalier merveilleux, qui a inspiré des générations entières de cavaliers. On a pu dire qu’il était plus fragile que d’autres dans les grands championnats, qu’il manquait d’assurance, mais on ne peut que lui tirer notre chapeau d’être revenu comme il l’a fait, vingt ans après, dans ce même rendez-vous mondial. Pour moi, c’est la belle leçon de la compétition par équipe. Il a, en plus, pris le départ en numéro un et a lancé son équipe à merveille. Que pouvait-il faire de mieux que ce qu’il a fait dans les trois premières manches de ce championnat ? Il a géré sa partition à la perfection. C’est mon coup de cœur.”

Emeric George salue la belle leçon d'abnégation livrée par Marcus Ehning, vingt ans après les Mondiaux de 2006. © Mélina Massias

Les Bleus

Dans mon premier pronostic, j’imaginais la France monter sur le podium. Parce que je suis patriote et que j’avais envie que cela se réalise, mais surtout parce que j’y croyais. Décrocher une médaille était loin d’être inenvisageable pour les Bleus, qui sont restés dans le coup très longtemps. Je crois que l’équipe a été un peu malheureuse. Elle a réalisé une bonne Chasse, homogène, à l’exception de l’incident vécu par Antoine Ermann et Floyd des Prés (l’alezan a d’abord dérobé le double de bidets, avant de mettre à terre l’élément a lors de sa seconde tentative, ndlr). Jeudi, la France a signé des performances solides, avec deux sans-faute et notamment une belle réaction d’Antoine. Et puis, cela s’est un petit peu étiolé lors de la deuxième manche de la finale par équipe… Il n’y a pas eu de catastrophe, mais pas de sans-faute non plus. Cela prouve qu’en Coupe des nations, il faut réussir des clear rounds ; à ce niveau, des parcours corrects mais pénalisés de quatre ou huit points ne suffisent pas. Ce sont vraiment les sans-faute qui payent. Nina Mallevaey et Olivier Perreau ont tenu leur rang, et leurs deux compatriotes, Julien Epaillard et Antoine Ermann, doivent sans doute être un peu déçus. Les compétiteurs qu’ils sont avaient sans doute d’autres ambitions. Il est difficile d’expliquer leurs performances de l’extérieur, même si Julien et son cheval (Fringan de Vesquerie, ndlr), pour qui un tel championnat était une première, forment un couple encore récent. 

Floyd des Prés et Antoine Ermann n'ont pas vécu le championnat qu'ils espéraient, mais n'ont pas démérité. © Mélina Massias



En championnat, et en règle générale, chevaux et cavaliers se connaissent depuis longtemps. La plupart des meilleurs mondiaux sont capables de prendre les rênes d’une nouvelle monture, de faire couple rapidement avec elle, et de performer à plus ou moins court terme avec elle. Mais entre de beaux Grands Prix 5* et un championnat, qui plus est à Aix-la-Chapelle, il y a une marche supplémentaire. Elle n’est pas nécessairement infranchissable, mais nécessite souvent du temps. C’est peut-être ce qui a manqué à Julien et Fringan : du temps et de la connaissance mutuelle. Tous deux se sont montrés très rapides dans la Chasse et se sont imposés avec plus d’1’’30 d’avance sur près de cent cinquante concurrents. C’est une performance remarquable. A-t-elle pu être préjudiciable pour la suite ? Je ne sais pas : seul Julien et son entourage proche ont la réponse à cette question.

Pour la France, le bilan est donc mitigé. Son score s’est alourdi au dernier moment, alors qu’elle a longtemps figuré dans le Top 5. C’est cher payé, mais l’essentiel, à savoir la qualification olympique, est acquis. Cela ménagera peut-être la peine des Français. Comme Julien l’avait dit, ils avaient d’autres ambitions et l’espoir d’une médaille, qui était à leur portée. Il a manqué un peu d’expérience, tantôt chez les cavaliers, tantôt chez les chevaux.”

Vainqueurs de la Chasse, Julien Epaillard et Fringan de Vesquerie ne sont pas qualifiés pour la finale individuelle. © Mélina Massias

La Belgique et la Grande-Bretagne se distinguent

“La médaille d’argent décrochée par la Belgique, derrière l’Allemagne, ne me surprend pas. Ses chevaux sont très bons, et ses cavaliers, certes jeunes, sont très expérimentés. Tous avaient déjà vécu au moins un grand championnat. Ils ont sauté à Aix-la-Chapelle, Calgary, etc. Thibeau Spits a beau avoir vingt-cinq ans, il a une qualité d’équitation et un cheval (Impress-K van’t Kattenheye, ndlr) hors du commun. Au vu de l’âge moyen des chevaux et des cavaliers, on peut même dire que les Belges seront là pour un bon moment ! Le meilleur est à venir pour eux. 

Thibeau Spits et son bien nommé Impress-K van't Kattenheye impressionnent à chacune de leurs sorties. © Mélina Massias

Du côté des Britanniques, et à l’image de ce qu’a vécu Antoine Ermann, ce championnat n’a pas souri à Adrian Whiteway. Ce sont tous les deux de super cavaliers, avec de très bons chevaux. Mais répéter les parcours dans un grand championnat n’est pas si facile ! C’est dans ces moments-là qu’on en prend pleinement la mesure. Adrian Whiteway et Antoine Ermann ont réussi des doubles sans-faute dans plein de Coupes des nations, ont foulé les pistes d’Hickstead, Dublin, Rome et de la plupart des grands CSIO 5*, avec des chevaux réguliers et fiables. Chacun d’eux a finalement vécu un incident et une faute de plus par parcours que ce que l’on pouvait imaginer. Du reste, les prestations des Britanniques étaient très maîtrisées. Que dire de leurs deux piliers, Scott Brash et Ben Maher ? Comme pour les Suisses avec Steve Guerdat et Martin Fuchs, pouvoir compter sur de tels leaders est bénéfique, mais la profondeur d’effectif est ce qui fait la différence entre l’Allemagne et le reste du classement. Pour être champion du monde, ou du moins être assuré de jouer les premiers rôles, il faut quatre piliers, quatre cavaliers du Top 50 mondial, avec des chevaux de championnat expérimentés.”

L’âge moyen des chevaux dépasse les douze ans

“Je note par ailleurs que l’âge moyen des chevaux engagés dans ces championnats du monde de saut d’obstacles à Aix-la-Chapelle n’est pas loin d’atteindre treize ans ! Il y a quelques montures âgées de dix ans, mais elles sont très peu nombreuses. Je dirais qu’il y a entre dix et vingt pour cent de chevaux de onze ans, tandis que les autres ont jusqu’à dix-huit ans ! Cette tranche d’âge, entre seize et dix-huit ans, est d'ailleurs plus nombreuse que celle représentée par les montures de dix ans. Et seul un cheval de neuf ans a pris le départ de cette échéance. Cela m’a interpellé. 

Ce qui vaut pour les chevaux vaut aussi pour les cavaliers. Oui, il faut lancer des jeunes. C’est évident. Mais il faut qu’ils soient extrêmement prêts, tant techniquement que mentalement, pour tenir et réussir à faire ce qu’ils savent faire habituellement dans le contexte d’un grand championnat, qui est encore un cran au-dessus de ce à quoi ils sont confrontés le reste de l’année.”

La belle histoire d’Imma Roquet Autonell

“En raison du forfait d’Ibrahim Hani Bisharat (qui a décidé d’épargner deux parcours supplémentaires à son jeune et prometteur Lesther, ndlr), l’Espagnole Imma Roquet Autonell intègre la finale individuelle. C’est une belle histoire. Le père d’Imma a élevé sa jument (Irivola del Maset, ndlr), qu’elle monte depuis qu’elle a six ans. Elle en a aujourd’hui onze, ce qui reste relativement jeune à ce niveau. C’est la preuve que l’on peut faire naître, puis former son cheval et atteindre le plus haut niveau, jusqu’à la finale individuelle des championnats du monde. C’est un bel exemple et une belle source d’inspiration ! L’élevage del Maset ne sort pas de nulle part et cette réussite n’est pas un hasard, mais il est loin de l’échelle que peuvent avoir certains grands haras allemands, belges ou néerlandais. Avec beaucoup de travail, de tels accomplissements sont toujours possibles. 

Encore une fois, on remarque qu’il y a une vraie notion de couple dans ces championnats. L’un ne va pas sans l’autre. Un cavalier aguerri sans un cheval d’expérience rencontrera plus de difficultés. Et inversement.”

Imma Roquet Autonell signe l'une des belles histoires de ces championnats en se qualifiant pour la finale individuelle avec Irivola del Maset, une jument née au sein de l'élevage familial. © Mélina Massias

Une finale individuelle pleine de promesses

“Avec trois cartouches en aussi bonne posture, l’Allemagne devrait à nouveau figurer sur le podium en individuel. Lors de mon premier pronostic, je voyais Nina Mallevaey être médaillée en individuel ; pour garder une touche féminine, je verrais désormais Sophie Hinners réussir cette performance. J’espère que Nina n’a pas pris trop de retard, mais il reste encore deux manches, ce qui est énorme. Rien n’est fini, mais elle part de plus loin. Pour l’instant, Steve Guerdat est remarquable dans ce qu’il réalise, avec une jument qui a encore de la fraîcheur. Vendredi soir, elle n’a pas abordé le triple de manière idéale mais a produit un très bel effort pour en sortir. Elle me semble avoir encore de la ressource et je la vois aller au bout. J’ai plus de doute quant au cheval de Daniel Deusser (Otello de Guldenboom, ndlr) et j’aurais tendance à avoir davantage confiance en Dynamix de Bélhème. À distance, difficile de savoir exactement comment se sentent les chevaux. Sauter cinq parcours la même semaine, qui plus est à ce niveau, n’est pas anodin et est même rare ; cela n’arrive jamais dans un CSI classique. Alors, il peut y avoir des surprises. Pour accompagner Dynamix de Bélhème et Singclair sur le podium, je miserais sur Point Break. J’ai trouvé que lui et Ben Maher étaient très bons depuis le début du championnat. Mais tout cela va être serré et la route est encore longue. Le match devrait être assez ouvert, et c’est ce qui va le rendre passionnant à suivre !”

Steve Guerdat et Dynamix de Bélhème sont-ils en route vers une nouvelle médaille d'or individuelle ? © Mélina Massias

Rendez-vous dimanche dès 14h20 pour le dénouement du plus beau rendez-vous de l’année.

Photo à la Une : Dans son analyse, Emeric George salue le début de championnat du maître Marcus Ehning. © Mélina Massias