“Je vis la meilleure période de ma carrière”, Amy Millar (1/3)
Amy Millar disputera-t-elle un autre championnat aux rênes d’un Selle Français ? En début de semaine prochaine, après le CSIO 5* de Hickstead, la Canadienne devrait avoir tranché. Retenue dans le quatuor du drapeau à l’Érable pour les Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, l’amazone de quarante-neuf printemps choisira entre la jeune et prometteuse Gaieté d’Elle, une nièce de l’étalon Urano de Cartigny qui a réussi un très bon hiver outre-Atlantique, et Jagger HX, un sensible fils d’Ustinov capable de “tout sauter”. Dans la meilleure période de sa carrière, selon ses propres mots, la chaleureuse mère de famille a répondu aux questions de Studforlife à l’occasion du CSI 4* de Chantilly Classic, mi-juillet. Dans la première des trois parties d’un riche entretien, entre fraîcheur et analyses pertinentes, Amy Millar évoque sa préparation pour l’échéance quadriennale, ses deux montures de tête, son système familial et donne aussi des nouvelles d’un certain Virtuose Breil, alias Truman, avec lequel elle a notamment disputé les championnats du monde de Herning, en 2022, et les Jeux olympiques de Paris, en 2024.
Ces dix dernières années, vos apparitions sur le sol européen ont été très rares. Vous n’étiez d’ailleurs plus venue sur le Vieux Continent depuis août 2025 et le CSI 5* de Dublin. Pourquoi avoir choisi le CSI 4* de Chantilly Classic pour votre grand retour ici ?
J’étais déjà venue à Chantilly il y a très, très, très longtemps (en 2009, ndlr), et je savais qu’il s’agissait d’un superbe concours. Le sol a été grandement amélioré depuis, et j’avais eu de bons échos à ce sujet. Le décor est sublime ! Pour nous préparer pour Aix-la-Chapelle, nous trouvions nécessaire de nous confronter à des pistes en herbe en Europe, avec des obstacles légers et délicats. Chantilly réunissait tous ses critères. Le saut d’obstacles en Europe est un peu différent de ce à quoi nous sommes habitués à la maison. Les barres sont plus petites, les obstacles semblent plus fragiles, plus aérés, et tout est un peu plus large. Je pense que c’était un super choix de venir ici avant Aix-la-Chapelle ! C’est vraiment un concours très agréable.

Le CSI 4* de Chantilly Classic a été la première étape de préparation en Europe sur la route des championnats du monde d'Aix-la-Chapelle pour Amy Millar et ses deux meilleurs complices. © Mélina Massias
Quel est votre plan pour les prochaines semaines ?
Nous allons nous rendre à Hickstead, pour des raisons similaires : une grande piste herbe, peut-être un peu plus proche de celle de Spruce Meadows. Je n’y suis jamais allée et je suis impatiente d’y être ! Comme Dublin l’an dernier, Hickstead fait partie de ma liste de concours à faire absolument. C’est trop chouette que je puisse faire tout cela ! Je suis allée à Aix-la-Chapelle une fois (en 2016, ndlr), mais y retourner est extrêmement enthousiasmant, surtout pour un championnat. Je pense que ça va être dingue ! Le public là-bas est exceptionnel et très connaisseur. C’est l’une des différences majeures à mes yeux entre l’Europe et l’Amérique du Nord. À La Baule ou à Aix-la-Chapelle, les spectateurs savent exactement qui est qui, comprennent les moindres détails de ce qui se joue devant eux, etc. À la maison, le public assiste aux épreuves de manière plus détendue ; les gens passent du bon temps, prennent un verre et discutent pendant qu’ils regardent les parcours. Ils n’ont pas la même culture du sport.
Cela vous fait-il ressentir plus de pression ?
Je ne vois pas vraiment cela comme de la pression. Je dirais plutôt que ça rend la compétition encore plus spéciale, plus palpitante !
“Je déciderai de quelle monture m’accompagnera à Aix-la-Chapelle après le CSIO 5* d’Hickstead”
Comment se prépare-t-on pour affronter un public aussi fervent que celui d’Aix-la-Chapelle et faire face à l’ambiance qui règne sur cette piste ?
Je pense que la préparation pour Aix-la-Chapelle passe par nos venues ici à Chantilly et à Hickstead. J’ai deux chevaux en lice pour les championnats. Jagger HX (Ustinov x Bustique) a beaucoup d’expérience. Il est allé à Dublin, aux Masters de Spruce Meadows, a sauté les épreuves majeures à Wellington, etc ; il connaît la chanson ! Gaieté d’Elle (Vagabond de la Pomme x Mylord Carthago), elle, n’a que dix ans et tout est nouveau pour elle. C’est aussi pour cela qu’elle est ici, pour voir comment elle réagit face au public, aux oxers plus larges, etc. Je n’ai pas encore fait mon choix (entretien réalisé vendredi 10 juillet, ndlr). Je déciderai de quelle monture m’accompagnera à Aix-la-Chapelle après le CSIO 5* d’Hickstead.
L'an dernier, Amy Millar a disputé le CSIO 5* de Dublin, un événement auquel elle tenait à participer au moins une fois dans sa vie, avec Jagger HX. © Sportfot
Comment jugez-vous les forces et faiblesses de l’équipe canadienne qui se rendra aux Mondiaux ?
Nous sommes un petit effectif. Nous n’avons pas vingt cavaliers capables de prendre part à cette échéance comme les Allemands, les Américains ou toutes ces grandes équipes ! Mais nous savons transformer cela en force puisque nous mettons toute notre énergie dans le groupe que nous formons tous ensemble. Nous sommes cinq à nous rendre à Aix-la-Chapelle et nous avons tous de super chevaux (Amy Millar sera accompagnée d’Erynn Ballard, Kyle King, qui a tout juste repris la nationalité canadienne, Chris Pratt, Kyle Timm, ndlr). Nous connaissons évidemment tous des hauts et des bas, mais si trois membres de l’équipe parviennent à être au meilleur de leur forme en même temps, pendant plusieurs jours, je pense que nous avons nos chances. Nous sommes tous en capacité de signer des sans-faute à ce niveau, il faut simplement que trois d’entre nous le fassent le même jour ! (rires) C’est la clef. Chacun suit sa propre préparation, mais si nous sommes dans la bonne semaine, rien ne pourra nous arrêter.
Il y a quatre ans, la quadra faisait partie d'une équipe canadienne 100 % féminine aux Mondiaux de Herning. © Sportfot
“Truman occupera toujours une place à part dans mon cœur et il vit sa meilleure vie depuis sa retraite !”
Comment avez-vous croisé la route de Gaieté d’Elle ?
Je l’ai montée pour la première fois en concours l’année dernière, juste après Dublin. Elle était chez Ilan Ferder et je l’avais à l’œil depuis un moment. Je l’aimais beaucoup, parce qu’elle dégageait une très grande gentillesse et était pétrie de moyens. Elle avait juste besoin d’apprendre, de s’endurcir. J’ai donc pris les rênes de Gaieté d’Elle à la fin de l’été dernier. Nous avons ensuite passé la majeure partie de l’hiver à l’entraîner. À la fin de celui-ci, elle a commencé à progresser et franchir les échelons, jusqu’à se montrer prête à affronter le haut niveau. Elle a couru sa première épreuve à 1,50m en février, puis son premier Grand Prix 4* un mois plus tard, en toute fin du Winter Equestrian Festival de Wellington. Elle est ensuite allée au Mexique, où elle a sauté un Grand Prix 5*. À Thunderbird, elle a pris part à sa première Coupe des nations (0+4), à l’occasion d’un CSIO 4*, puis elle a continué son apprentissage à Spruce Meadows (où elle s’est classée quatrième du deuxième Grand Prix 5* de sa carrière, ndlr) et la voilà ici ! C’est fou !
Lui demander de participer aux championnats du monde serait une tâche immense pour elle, mais elle est tellement gentille, courageuse et talentueuse ! Pour la première fois de ma vie, j’ai deux chevaux parmi lesquels je peux choisir pour ce genre d’échéance. C’est la meilleure période de ma carrière. D’ordinaire, on a souvent tous ses œufs dans le même panier. Trouver les bons soutiens pour avoir plus d’un cheval de ce niveau est difficile. Je me sens super chanceuse d’être dans la position qui est la mienne actuellement.

La très bien née Gaieté d'Elle semble pleine de promesses pour l'avenir. © Mélina Massias
Vous avez obtenu de très bons résultats avec un autre Selle Français, votre génial Truman. Comment se porte-t-il ?
Il est en pleine forme ! Il est retraité (officiellement depuis la fin de l’été 2025, ndlr). Il vit au pré, en troupeau. Il est superbe, et a même un peu d’embonpoint ! Il est heureux et dicte sa loi avec les autres chevaux. Le père de mère de Gaieté d’Elle est Mylord Carthago, qui est aussi le père de Truman ! C’est l’une des premières choses qui m’a attirée vers cette jument. Je déteste avoir à dire cela, mais Gaieté est un peu plus agile que Truman. (rires) En revanche, dans son mental, sa gentillesse et son goût de l’effort, elle me rappelle énormément Truman. Lorsqu’on lui aura enseigné tout ce qu’elle a besoin d’apprendre, je pense qu’elle sera aussi régulière que lui. Le super pouvoir de Truman était sa régularité. Une fois son processus d’apprentissage terminé, il répétait ses parcours, les uns après les autres, avec une constance impressionnante. Mais il a dû apprendre plein de choses ! Nous sommes dans la même phase avec Gaieté. Truman occupera toujours une place à part dans mon cœur et il vit sa meilleure vie depuis sa retraite !
Virtuose Breil, alias Truman, coule une retraite heureuse au Canada. © Sportfot
“Jagger HX peut tout sauter, est très respectueux, mais aussi très sensible”
Pensez-vous que les chevaux français ont quelque chose en plus ou ces deux-là sont-ils les seuls à se distinguer à vos yeux ?
Non. Je suis un peu dans une phase et j’ai acheté, l’an dernier, un poulain par Mylord Carthago qui prend deux ans cette année ! Il vit dans mon pré, à la maison, et il sera débourré l’an prochain. Je pense que l’aventure avec lui va aussi être très chouette. J’aime aussi beaucoup les Kannan (inscrit au stud-book KWPN, l’alezan brûlé a été et est toujours très influent en France, ndlr). J’ai une de ses filles, Jelvinia MB (mère par Indoctro, ndlr), qui est restée au Canada. Elle a eu une petite pause, mais elle est en phase de reprise. Elle est incroyable, même si elle est très différente des autres, bien sûr. Malgré tout, je pense que les chevaux français ont quelque chose de spécial.

Jelvinia MB, en phase de reprise de la compétition, est une autre bonne complice d'Amy Millar. © Sportfot
Qu’a changé Truman dans votre carrière ?
J’ai eu Truman lorsqu’il avait sept ans. J’étais alors en Europe et je travaillais en équipe avec Éric Lamaze et Tiffany Foster. J’ai rencontré Truman par l’intermédiaire d’Éric. Lui et Tiffany m’ont alors dit : “tu sauteras toutes les épreuves majeures que tu veux avec lui, n’importe où dans le monde. Tu ne seras peut-être pas la plus rapide, mais tu pourras tout faire avec ce cheval. Si tu l’achètes, tu entreras en piste en te disant que rien n’est impossible”. Il n’avait que sept ans, mais je l’ai acheté, avec l’aide de fabuleux propriétaires, Patty et Patrick O’Brien. Et c’est exactement ce que Truman a fait pour ma carrière : j’ai sauté toutes les grosses épreuves que je voulais avec lui. En entrant en piste, je savais que je pouvais le faire. Il m’a offert cela. Nous avons aussi obtenu de belles victoires, et tout le monde aime gagner, mais en pensant à Truman, je me souviendrais toujours de la confiance qu’il m’a donnée et de son cœur, plus que d’un moment en particulier. Et puis, il était tellement fiable dans les épreuves par équipes. Il était sans-faute, quatre points, sans-faute, quatre points. C’était un si bon partenaire !

La Canadienne a toujours eu un lien unique avec son cher Truman. © Sportfot
Truman est né sous le nom de Virtuose Breil, chez Aurore Merel, dans la Manche. Pourquoi l’avoir renommé ? Et que pensez-vous de cette pratique, qui brise souvent le lien qui unit les chevaux à leurs naisseurs, bien souvent congédier dans l’ombre de leurs protégés ?
Si j’avais pu prononcer son nom aussi bien que vous le faites, je l’aurais gardé ! Malheureusement, ça ne sonne pas si bien avec mon accent que lorsqu’un Français le dit ! (rires) J’ai rencontré les éleveurs de Truman il y a quelques années, à La Baule me semble-t-il. Ce sont des personnes adorables et je suis vraiment désolée d’avoir changé son nom, mais prononcer Virtuose Breil n’est vraiment pas naturel pour moi… Pour dire Gaieté d’Elle, je marque une hésitation à chaque fois. Je m’entraîne sans cesse, mais mon accent français est calamiteux ! (rires) Les propriétaires de Gaieté sont des Canadiens français. Ils peuvent donc prononcer son nom à merveille, et pour cette raison, elle le gardera. Quant à Truman, j’ai aussi changé son nom pour sa personnalité. C’était le cheval le plus vrai, le plus gentil que j’aie jamais monté. Je crois que cela lui correspondait bien, finalement. J’aimerais juste encourager les éleveurs à baptiser leurs chevaux de sorte que je puisse prononcer leurs noms ! (rires)
“Il y a vingt-cinq ans, les événements auxquels je voulais participer permettait de venir avec toute l’écurie”
Quelle est l’histoire de Jagger HX, votre autre cheval de tête ?
J’ai aussi acheté Jagger HX lorsqu’il avait sept ans. Il vient de l’élevage de Paul Hendrix, qui est ami avec notre famille depuis… toujours. Mon père a trouvé Big Ben (Etretat x Flevo, double vainqueur de la finale de la Coupe du monde en 1988 et 1989, dixième des Mondiaux d’Aix-la-Chapelle en individuel et quatrième par équipe en 1986, et au départ de trois Jeux olympiques, en 1984, 1988 et 1992, pour deux Top 15 individuels, ndlr) chez lui ! Mon frère (Jonathon, ndlr) a choisi Jagger pour moi ; je ne l’ai même pas essayé ! C’est un cheval très intéressant, bien qu’un peu compliqué. Je crois qu’on l’a désormais bien cerné. Il peut tout sauter, est très respectueux, mais aussi très sensible. Lorsqu’on le regarde, il semble calme, presque nonchalant, mais à l’intérieur, il est extrêmement sensible. Avec ce trait de caractère, découvrir ce qu’il aime et n’aime pas et l’aider à être performant a été délicat. Mais je pense que nous sommes sur la bonne voie. Et une fois que tout sera bien en place, je pense qu’il n’y aura rien qu’il ne pourra pas faire !
Le sensible Jagger HX ne manque assurément pas de moyens ! © Sportfot
Comment fonctionnent les écuries Millar et l’équipe Millar ? Comment parvenez-vous à trouver le bon équilibre entre toutes vos activités, du coaching, à la formation de jeunes chevaux en passant par la compétition de haut niveau ?
Et j’ai deux enfants ! (rires) C’est un vrai numéro d’équilibriste. J’ai beaucoup de chance de pouvoir compter sur mon père et sur le soutien de toute l’équipe qui œuvre à mes côtés. Sans quoi, je ne pourrais pas faire ce que je fais. J’ai quitté mon entreprise pour un mois pour venir en Europe ; c’est long. En ce moment, nous avons dix-huit chevaux engagés à Wesley Clover Parks, un concours à Ottawa. Il y a deux autres entraîneurs sur place, qui me remplacent. Mon père est aussi à la maison et il gère tout en mon absence. C’est lorsque nous concourons en Floride que nous passons le plus de temps tous ensemble. Nous sommes alors tous réunis au même endroit. En général, nous avons entre vingt-cinq et vingt-sept chevaux, divisés en plusieurs groupes entre nous. Nous sommes donc tous bien occupés ! Mes enfants passent aussi l’hiver avec nous en Floride, où ils sont scolarisés.
Il y a vingt-cinq ans, les concours étaient différents. Les événements auxquels je voulais participer permettait de venir avec toute l’écurie. Il y avait des épreuves pour tout le monde. Désormais, tout est beaucoup plus divisé. Les compétitions auxquelles je prends part pour atteindre mes objectifs et auxquelles j’ai envie de participer demandent un certain niveau. La plupart de mes clients évoluent jusqu’à 1,40m, peut-être 1,45m, mais ce n’est pas le niveau auquel Jagger ou Gaieté prétendent. Ils n’apprendraient pas grand-chose sur ce genre d’épreuves... Cela devient de plus en plus difficile de continuer à procéder comme nous le faisons. C’est aussi pour cela que la plupart des cavaliers de haut niveau ne travaillent que pour une seule personne, qui leur permet d’avoir un bon groupe de chevaux et de faire ce qu’ils veulent. Au Canada, cela est un peu différent ! Ce n’est pas simple, mais quand j’arrive dans un endroit comme Chantilly et que j’entre sur cette piste, je me dis “c’est pour cela que l’on travaille si dur”. On le fait pour avoir ce genre d’opportunités et pour pouvoir faire exactement ce qu’on a envie de faire. Dans mon cas, j’ai envie de faire de participer à de beaux concours comme celui-là, avec mes magnifiques chevaux. Ce week-end, mes enfants sont avec moi. Ils sont venus pour les deux premières semaines de mon séjour en Europe. Ils rentreront ensuite à la maison pour les deux autres semaines. J’essaye de ne pas passer plus de deux semaines loin d’eux. Nous passons vraiment du bon temps ici ! Nous nous sommes rendus dans des parcs aquatiques et ils sont allés faire du shopping à Paris hier. C’est tellement plaisant de leur permettre de voir tout cela. Et ici, à Chantilly, le décor est incroyable. Simplement regarder le cadre dans lequel on évolue est époustouflant.

Amy Millar porte de multiples casquettes au sein de l'entreprise familiale. © Sportfot
Le deuxième épisode de cet entretien sera disponible jeudi sur Studforlife.com…
Photo à la Une : Rencontrée à Chantilly Classic, Amy Millar s'est livrée avec fraîcheur, sincérité et réflexion auprès de Studforlife. © Mélina Massias












