“J’ai toujours admiré la façon dont mon père a conquis ses succès, mais je ne me suis jamais dit que je devais suivre la même voie”, Amy Millar (2/3)
À quarante-neuf ans, Amy Millar vit, de son propre aveu, ses plus belles heures sportives. Sélectionnée pour les championnats du monde d’Aix-la-Chapelle, la Canadienne vivra sa deuxième échéance du genre dans moins d’un mois, aux rênes de Gaieté d’Elle ou Jagger HX. Cette situation est le fruit d’années de travail et de sacrifices, toujours fait de bon cœur et avec l’amour des chevaux en ligne de mire, malgré la difficulté du métier. Dans la seconde partie de cet entretien, la très sympathique amazone évoque son père, le légendaire Ian Millar, son influence et son rôle de chef d’équipe, mais aussi la situation préoccupante de l’effectif canadien, pour lequel elle œuvre dans le but de faire émerger les prochaines générations.
La première partie de cette interview est à (re)lire ici.
Votre père, Ian Millar, est une icône des sports équestres dans le monde, et sans doute encore davantage au Canada. Qu’avez-vous appris de lui et quelle influence a-t-il eu sur vous ?
Nous sommes tous les deux des bosseurs et des personnes qui aiment les chevaux. Le mantra de mon père a toujours été “sois prêt pour le chemin”. Il a tout gagné, mais le plus important est sans doute de profiter des moments durant lesquels on s’entraîne avec nos chevaux. On passe soixante-dix secondes en piste. Mais derrière, combien y’a-t-il d’heures de travail ? Combien d’euros investis ? Il est préférable d’apprécier les centaines d’heures passées à travailler en amont pour vivre ces soixante-dix secondes. Sinon, ça n’en vaut pas la peine. Ce sport est tellement imprévisible ; on a des bons jours et des mauvais. Mon père m’a vraiment transmis l’amour des chevaux, le fait de prendre du plaisir à l’entraînement et de profiter des bons résultats. Il m’a aussi appris à faire travailler les chevaux dans le bon sens. Nous avons tout un système à la maison, et nous montons tout type de cheval. Et nous prenons vraiment plaisir dans ce que nous faisons ! Même lorsque nous évoluons avec un cheval qui ne sautera jamais de Grands Prix à haut niveau, découvrir comment l’aider à devenir la meilleure version de lui-même est très gratifiant pour nous.

Pour Amy Millar, Ian Millar porte de nombreuses casquettes ! © Sportfot
“J’ai envie de tout donner jusqu’aux Jeux olympiques de Los Angeles”
Être “la fille de Ian Millar”, après tout ce qu’il a accompli dans le sport, a-t-il été difficile pour vous ?
Je ne pense pas que difficile soit le bon mot. Cela a sans doute été plus facile pour moi, qui suis une fille, que pour mon frère. Je suis de toute façon d’un naturel indépendant. J’ai toujours admiré la façon dont mon père a conquis tous ses succès, mais je ne me suis jamais dit que c’était la voie à suivre pour moi. Mon chemin est différent. J’ai fait beaucoup d’autres choses : j’ai obtenu un diplôme, eu des enfants, etc. J’ai toujours travaillé dur, mais mon père a pendant longtemps été très concentré sur le fait d’être le meilleur qui soit dans son sport. Je l’admire pour cela et j’apprécie sa vision, mais j’ai choisi une autre façon de faire, plus vagabonde, car d’autres choses comptent pour moi. Je crois que je suis aujourd’hui plus concentrée sur ma carrière que je ne l’ai jamais été ! Cela est en grande partie dû au fait que j’ai eu de bonnes opportunités et de super chevaux. Mes enfants sont aussi un peu plus âgés, alors c’est le moment idéal pour saisir ma chance. J’ai envie de tout donner jusqu’aux Jeux olympiques de Los Angeles. Nous verrons ce que j’arrive à concrétiser entre maintenant et cette échéance. Mais avant de me centrer sur cela, j’ai fait plein de choses. Cet état d’esprit, et le fait d’admirer mon père tout en sachant que je ne suis pas lui, ont rendu les choses plus faciles pour moi.
Votre père a-t-il été votre unique entraîneur toute votre vie ou avez-vous aussi évolué aux côtés d’autres cavaliers ?
Oh non, j’ai travaillé avec plein d’autres personnes ! Mon père m’a toujours encouragée à le faire. À l’époque, j’ai par exemple travaillé avec Jill Henselwood (médaillée d’argent par équipe aux Jeux de Pékin en 2008 et d’or en individuel un an plus tôt aux Jeux panaméricains de Rio, ndlr) et beaucoup appris à ses côtés. J’ai aussi évolué sous l’œil de Gail Greenough (championne du monde à Aix-la-Chapelle en 1986, ndlr), tandis que Beezie Madden m’épaule actuellement. Elle est d’ailleurs ici à Chantilly. Ian ne pouvait pas venir cette semaine, mais il sera là à Hickstead. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est mon moment et que je vis ce pour quoi j’ai travaillé si dur. Alors, j’ai envie d’être entourée des meilleures personnes, pour tirer le maximum de cette période et rentabiliser l’argent et le temps investis pour en arriver là. Je veux en profiter à fond. J’ai donc une équipe incroyable à mes côtés. Ian m’aide beaucoup, et je peux également compter sur Danny Ingratta, qui est mon groom mais aussi un super physiothérapeute pour mes chevaux. Je travaille avec lui depuis quinze ans ! Il est vraiment merveilleux. On fait tout pour faire les choses au mieux.

La Canadienne a travaillé avec de nombreux grands noms de son sport et peut compter sur une équipe remarquable à ses côtés et ceux de ses chevaux. © Mélina Massias
“C’est génial que la situation soit florissante à l’ouest du pays, mais lorsqu’on vit en Ontario, il faut soit mettre ses chevaux dans un avion, soit conduire pendant deux semaines pour rejoindre un terrain de concours…”
Ian Millar est également le chef d’équipe du Canada. Avez-vous le sentiment de devoir faire d’autant plus vos preuves pour obtenir une sélection en grand championnat ? Quel regard portent vos coéquipiers sur cette situation ?
Lorsqu’on lui a proposé ce poste, il n’était pas certain de l’accepter. Et une grande part de cette hésitation était liée à notre lien de parenté. Il pensait que cela rendrait les choses difficiles pour moi et ne voulait pas en rajouter. Mais je l’ai encouragé, je lui ai dit qu’il devait accepter et que le Canada avait besoin de lui. Il nous fallait un leader digne de ce nom. Et une fois qu’il est devenu chef, je me suis rendu compte combien c’était difficile pour moi ! Mais cela n’est pas entièrement lié aux sélections. En fait, je l’ai réalisé lors de la première Coupe des nations que l’on a disputée avec lui : il était mon père, mon entraîneur et le chef d’équipe ! Ce sont les trois personnes que l’on veut le plus impressionner dans sa vie, et elles étaient réunies en un seul et même individu. C’est aussi pour cette raison que travailler avec Beezie est génial. Cela me permet de compartimenter davantage. Ian porte toutes les casquettes. S’il me disait que j’avais quelque chose sur le visage, je pense que je me demanderais sûrement pourquoi il me dit ça et s’il y a une intention cachée derrière ! (rires) C’est sans doute un peu dramatique, mais lors de cette première Coupe des nations, j’ai ressenti une pression supplémentaire, ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. Quant aux sélections, c’est effectivement un peu étrange. Pour les championnats, nous avons néanmoins un comité qui décide des couples retenus. Ian doit se récuser et il n’a pas son mot à dire sur ce point. Cela permet d’avoir des sélections justes et impartiales. Malgré tout, la perception de l’extérieur restera toujours ce qu’elle est…

Jagger HX accompagnera peut-être son amazone aux Mondiaux d'Aix-la-Chapelle le mois prochain. © Mélina Massias
En ce moment, le Canada ne dispose que d’un effectif très réduit… Il n’y a donc pas vraiment de controverse possible. Tout le monde est un peu là à dire : “vous pouvez sauter ces obstacles ? Allez, bonne chance !” Ça fonctionne un peu comme ça en ce moment. Ian et moi œuvrons beaucoup au Canada pour ouvrir une voie pour les jeunes. Nous sommes impliqués dans un super programme en Ontario, la province dans laquelle nous sommes installés. En parallèle, Tiffany Foster et moi avons aussi lancé CAN Jump, une association qui entend récolter des fonds pour soutenir les jeunes cavaliers et les équipes nationales à n’importe quel niveau, car il y a très peu de subventions à leur disposition. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que cela fonctionne. Lorsque je regarde autour de moi, je me rends soudainement compte qu’il n’y a pas de relève canadienne. C’est vraiment triste… Lorsque mon père et Eric (Lamaze, ndlr) étaient encore cavaliers de haut niveau, il fallait se battre pour intégrer les rangs canadiens. Vraiment se battre. Je pense que les coûts que représentent la compétition de haut niveau, en particulier pour venir ici en Europe, expliquent en partie la situation. C’est décourageant pour beaucoup d’athlètes à partir du moment où ils atteignent un certain niveau. Les concours situés près d’où je vis ne se sont pas vraiment relevés depuis la période du Covid. En tout cas, ils ne proposent plus le même niveau d’épreuve. Avant, les Américains venaient participer à ces événements. Il y avait tout un circuit, avec énormément de CSI 3 et 4*. Aujourd’hui, il en reste deux. Dans l’ouest, à Calgary, il y a évidemment Spruce Meadows et Thunderbird. Ces deux sites proposent des rendez-vous incroyables, mais ils sont très éloignés de notre région. Avant, je pouvais profiter de tout un circuit estival à cinq heures de chez moi. Désormais, en dehors de deux concours près de la maison, je dois aller à l’ouest du pays ou aux Etats-Unis. D’où je vis, il faut conduire pendant quarante heures pour rejoindre Calgary ! Les jeunes cavaliers ne peuvent pas se permettre de tels déplacements. Le Canada est un territoire immense. C’est génial que la situation soit florissante à l’ouest du pays, mais lorsqu’on vit en Ontario, il faut soit mettre ses chevaux dans un avion, soit conduire pendant deux semaines pour rejoindre un terrain de concours… Aller aux Etats-Unis est super, mais extrêmement onéreux. Passer la frontière n’est pas simple non plus. J’adore notre équipe. Mon père disait toujours que l’équipe canadienne était ce qu’il y a de plus important. Il a toujours pensé ainsi. Pour lui, rien ne valait les Coupes des nations. S’il pouvait disputer les Grands Prix, il le faisait évidemment, mais il se préparait toujours pour les épreuves collectives en premier lieu. Il m’a vraiment transmis cet amour de notre escouade nationale. Lorsqu’on évolue avec ses compatriotes et coéquipiers, on vit des moments merveilleux. Je veux qu’il y ait une nouvelle génération pour perpétuer cet héritage. Je veux qu’il y ait sept, vingt, cent prochaines générations ! Je suis vraiment inquiète quant à la direction que prend le Canada… C’est pour cela que nous faisons tout ce que nous pouvons pour nous maintenir à flot, en essayant de motiver des cavaliers et de récolter de l’argent.

Amy Millar et Tiffany Foster œuvrent pour les prochaines générations qui représenteront le Canada au plus haut niveau. © Sportfot
“Si nous parvenons à lancer la carrière de deux jeunes par an, tout d’un coup, tout grandirait”
Vos efforts semblent-ils porter leurs fruits ?
L’argent aide assurément. Cela permet de donner des opportunités aux gens, de leur donner une chance de pouvoir concourir. En Ontario, nous avons également le programme GRIT (pour Great Rider Intensive Training, entraînement intensif pour super cavaliers et dont l’acronyme peut aussi être traduit par avoir du cran, ndlr). Il faudra l’étendre à toute la nation et dans toutes les grandes provinces. Actuellement, le point faible se situe entre les tous jeunes cavaliers, qui sautent jusqu’à 1,25m voire 1,30m, et ceux qui évoluent au niveau 3* et au-dessus. CAN Jump veille sur les Jeunes Cavaliers et ceux qui concourent des CSIO 3 à 5*. GRIT prend en charge les équitants plus jeunes, jusqu’à 1,25m. Il nous faut donc réussir à faire le lien entre ces deux groupes, en aidant les gens à franchir le cap entre les épreuves à 1,30m et 1,45m. C’est le maillon manquant pour l’instant. Il y a une proposition en discussion pour améliorer cela. Ce sera en tout cas la prochaine action à mener. L’idée serait d’injecter de l’argent, dans le but d’envoyer ses cavaliers se former dans des écuries réputées. C’est la prochaine chose que j’ai envie de voir prendre vie. J’aimerais que quelques bons jeunes, probablement seulement deux par an au départ, puissent avoir accès à un entraîneur qualifié pendant six mois, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis. Cela leur permettrait de prendre de l’expérience, tout en contribuant à leur propre carrière. Ils devraient travailler, d’une façon ou d’une autre, et cela ne serait pas gratuit : on prendrait seulement en charge les frais liés à leurs chevaux. À la fin de ces six mois, s’ils ont fait leurs preuves, ils se seront sûrement déjà créé des opportunités, soit en décrochant un poste dans la structure qui les accueille, ou bien en s’impliquant dans le commerce. Dans tous les cas, ils devraient avoir accès à des chevaux à monter, ou au moins avoir un pied dans la porte pour poursuivre leur route vers le haut niveau. Si nous parvenons à lancer la carrière de deux jeunes par an, tout d’un coup, tout grandirait et, en deux ans, nous aurions toute une nouvelle équipe !

“Je veux qu’il y ait sept, vingt, cent nouvelles générations pour perpétuer l’héritage de l’équipe canadienne de saut d’obstacles”, dit notamment Amy Millar. © Sportfot
Le troisième et dernier volet de cet entretien sera disponible samedi sur Studforlife.com…
Photo à la Une : Ian Millar a transmis à sa fille, Amy Millar, l'amour des chevaux et le goût du travail, entre autres qualités. © Sportfot












