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“Je ne sais pas où vivent les gens qui affirment que le climat n’a pas changé et qu’il n’est pas devenu plus extrême”, Amy Millar (3/3)

Amy Millar a trouvé une sacrée complice en Gaieté d’Elle.
Interviews samedi 25 juillet 2026 Mélina Massias

Ces dernières années, les apparitions européennes d’Amy Millar se sont faites rares. Si la Canadienne n’est pas l’amazone la plus médiatisée du circuit, sa parole vaut pourtant le détour. Rencontrée à Chantilly Classic, mi-juillet, pour son grand retour sur le Vieux Continent, la cent treizième mondiale s’est livrée avec authenticité et sympathie, que ce soit sur ses chevaux, ses ambitions, son système, l’état actuel de son escouade nationale ou encore le rôle de son père, le légendaire Ian Millar. Dans le troisième et dernier volet de cette interview, elle évoque cette fois son rôle de mère, la vie effrénée et atypique des cavaliers de haut niveau, la place des femmes au sein du classement mondial, mais aussi le dérèglement climatique, un phénomène auquel n’échappe pas son pays.

La première partie de cet entretien est à (re)lire ici.
La deuxième partie de cet entretien est à (re)lire ici.

Vous êtes mère de deux enfants, Lily, seize ans, et Alexander, huit ans. Qu’est-ce que la maternité a changé pour vous, en tant que personne et en tant que cavalière ?

Oh, cela a changé tellement de choses ! Avant, j’étais très contrariée après un mauvais parcours. Vraiment. Aujourd’hui, je n’aime toujours pas signer une contre-performance, mais je sais que la vie ne s’arrête pas à ce qui se passe en piste. J’aurais toujours une autre opportunité de performer. Je pense que c’est la chose la plus importante que j’ai apprise en devenant mère. Voir un garçon et une fille grandir apprend beaucoup sur la nature humaine, sur les connexions au monde, etc. Les voir traverser tout ce qu’ils traversent est très intéressant. Je pense que cela nous rend plus empathiques. Cela fait aussi prendre du recul sur d’autres choses. On me demande souvent si devenir mère a fait grandir ma crainte de commettre une erreur en piste. Pas du tout. Cela ne m’a absolument pas rendue plus prudente. En revanche, est-ce que j’irai sauter en parachute ? Non. Mon cadet a huit ans, alors j’aimerais bien encore au moins quinze ans de grâce pour m’assurer que mes enfants aient tout ce dont ils ont besoin. Il faut savoir quels risques on est prêt à prendre. Et je n’ai jamais eu le sentiment que l’équitation était devenue quelque chose de plus risqué pour moi après la naissance de mes enfants. J’ai aussi l’immense chance d’avoir un mari merveilleux, Brad, qui est à la maison en ce moment. Il ne voyage pas énormément avec moi, mais il est d’un soutien sans faille. Dès que je dois me rendre quelque part pour une compétition, il s’occupe des enfants. J’ai toujours eu une super équipe à mes côtés, ce qui me permet aussi d’aller en concours avec mes enfants si j’en ai envie. C’est fabuleux. Bien sûr, il y a des jours où on se sent plus coupables, comme lorsqu’on va en concours alors que l’un d’eux est malade. Ou comme lorsqu’arrivent les Masters de Spruce Meadows en septembre. C’est toujours un crève-cœur. Ce rendez-vous est extrêmement important pour tous les cavaliers, et encore plus pour les Canadiens. Lorsque j’ai l’opportunité d’y prendre part, je rate systématiquement la rentrée scolaire de mes enfants… J’ai le cœur brisé sur la route jusqu’à l’aéroport à chaque fois. Malgré ça, ils le vivent bien et sont toujours super fiers de moi. Leur père est vraiment incroyable et m’envoie toujours des photos. On me dit souvent que j’incarne le rôle d’un modèle positif pour eux deux, et je crois que c’est le cas. J’espère que ma fille retiendra de mes choix qu’il faut toujours suivre ses rêves, qu’il faut faire ce qu’on a envie de faire dans la vie, et qu’il ne faut laisser personne nous imposer des limites. Il faut vivre pleinement sa vie ; c’est un message très important pour une jeune femme. J’espère que mon fils, lui, retiendra qu’il ne doit jamais remettre en question les capacités d’une femme, ni intenter quoi que ce soit en ce sens. On vit peut-être nos meilleures vies aujourd’hui, mais, en tant que femmes, on sait aussi qu’il y a beaucoup de choses que l’on n’a pas. Ma mère m’a appris cela, et j’ai envie de le transmettre à mon tour à mes enfants. J’espère que je le fais en leur montrant l’exemple et en vivant ma vie comme je le fais. Ils sont en tout cas très heureux, impressionnants et d’un grand soutien pour moi.

La Canadienne de quarante-neuf ans a à cœur de montrer l'exemple à ses deux enfants, Lily et Alexander. © Sportfot



“J’espère que mon fils retiendra qu’il ne doit jamais remettre en question les capacités d’une femme”

S’intéressent-ils aux chevaux ?

C’est le plus bizarre dans tout cela : aucun d’eux ne monte à cheval ! Ma fille, qui a seize ans, sait monter à cheval. Elle s’est blessée au genou cette année et a dû arrêter, alors qu’elle venait de se remettre en selle. Elle va désormais mieux et aimerait bien reprendre, mais elle ne souhaite pas faire de la compétition. Elle a juste envie de monter et de profiter des chevaux. Elle est aussi très intéressée par l’élevage et le sport d’un point de vue extérieur. Elle connaît tous les cavaliers, adore venir en concours, etc. Nous avons une élève qui participe aux championnats nord-américains réservés aux Jeunes Cavaliers. Ma fille s’y rend chaque année et est amie avec tous les jeunes. Elle adore être auprès des chevaux mais n’a simplement pas le désir de monter en concours. Mon fils, lui, n’a que huit ans. Il a quelques bases à cheval, mais avec les garçons, il est souvent plus judicieux d’attendre quelques années ! En attendant, il prend du plaisir en jouant au foot et en faisant plein d’autres activités. Quoi qu’il arrive, je ne mettrai la pression à aucun de mes enfants pour qu’ils montent à cheval. Ils auront évidemment la possibilité de le faire s’ils le souhaitent, mais il faut qu’ils en aient vraiment envie. De mon expérience, si on n’aime pas profondément ce sport, on ne devrait pas en faire un métier. Cela demande trop de travail, trop d’argent, et il y a trop d’échecs. Pour supporter tout cela, il y a plutôt intérêt à aimer ce que l’on fait. Je ne veux pas que mes enfants montent à cheval ou fassent des concours pour moi. Soit ils le feront pour eux, soit ils ne le feront pas. Nous verrons bien ce que l’avenir leur réserve.

"Je ne mettrai la pression à aucun de mes enfants pour qu'ils montent à cheval", appuie Amy Millar. © Sportfot

“Éviter le burnout est très difficile”

Le mode de vie des cavaliers est déjà particulièrement éreintant, d’autant plus lorsqu’on est aussi une mère de famille. On pourrait croire que cela est plus facile outre-Atlantique, où vous pouvez concourir plusieurs semaines consécutives à Wellington ou à Spruce Meadows par exemple, mais vous êtes loin de chez vous malgré tout. Comment gérez-vous l’aspect mental lié à tout cela ?

Éviter le burnout est très difficile. On pourrait effectivement penser que concourir à Wellington rend les choses plus faciles, mais dans notre cas, on y passe douze semaines. Trois mois d’affilée. Normalement, les lundis sont nos jours de repos là-bas, mais trois, voire quatre d’entre eux seront forcément consacrés en partie à des choses liées au travail. C’est inévitable. Il y a toujours des choses à faire… Plus je vieillis, plus je me rends compte à quel point trouver le bon équilibre est important. Il faut se réserver des jours pour se reposer. Vraiment se reposer. On peut par exemple prendre soin de sa vie, aller chez le coiffeur ou des choses comme ça. Je suis très investie dans notre entreprise ; j’enseigne et je coache nos élèves, mais il y a aussi tout l’aspect administratif à prendre en compte. Lorsqu’on monte à cheval toute la journée, on ne s’occupe pas de ces choses-là. Alors, on s’en charge les lundis. Mon conseil, que j’ai du mal à appliquer à moi-même, est de prendre des jours de congés. Je crois qu’ici, en Europe, j’arrive plutôt bien à le faire. Je suis ici avec mes deux enfants et deux chevaux. Tout le travail fait en amont me permet de faire cela. J’arrive à rattraper mon retard sur toute la partie administrative, parce que j’ai du temps ici. Je peux aussi dormir suffisamment et passer des moments privilégiés, du temps de qualité, avec mes chevaux. C’est vraiment très agréable et aussi très bénéfique pour Jagger HX et Gaieté d'Elle. Ce n’est pas toujours le cas lorsqu’on doit en monter sept ou huit par jour… Le temps passé avec eux n’a pas exactement la même valeur. La seule chose qui me manque ici, c’est mon mari ! S’il était là, j’aurais tout ce dont je peux rêver et nous passerions des mini vacances de travail !

En Europe, Amy Millar parvient à vivre sa vie dans un rythme moins effréné qu'outre-Atlantique, où les jours de repos ne sont pas légion pour les cavaliers. © Mélina Massias 

“Si notre sport est comme il est aujourd’hui, c’est parce qu’on ne peut pas stopper les gens”

La Fédération équestre internationale (FEI) ne devrait-elle pas imposer un nombre maximum de week-ends durant lesquels les cavaliers pourraient concourir ?

Ce serait merveilleux ! Cela étant, si on posait la question à cinquante cavaliers, je ne suis pas sûre qu’ils donneraient la même réponse que moi. Mais je crois que ce serait génial. Si notre sport est comme il est aujourd’hui, c’est parce qu’on ne peut pas stopper les gens. Durant le Winter Equestrian Festival de Wellington, fut un temps où nous avions une semaine de repos au milieu de la série de compétitions. Et puis, les organisateurs se sont aperçus que les cavaliers ne voulaient pas s’arrêter. Alors, ils ont ajouté une semaine de concours supplémentaire. Forcément, les gens ont envie de participer à cette nouvelle date. C’est donc difficile… La seule option serait d’obliger les gens à s’arrêter, mais ce n’est pas si simple.

Certains cavaliers en viennent même à concourir dans deux concours à la fois, le même week-end…

Oui. C’est un peu le problème que pose le classement mondial aujourd’hui. Si l’on n’a pas dix chevaux, ou un petit groupe de chevaux d’exception, il est difficile de rivaliser et d’intégrer le haut de cette liste. La quantité prime souvent dans ce cas. Avoir accès à de nombreuses très bonnes montures n’est pas possible pour tout le monde. Et cela devient un peu un cercle vicieux. Même s’il y a des cavaliers qui en ont bien plus que cela, je me sens plus heureuse que jamais d’avoir deux chevaux du calibre de Gaieté d’Elle et Jagger HX sous ma selle !

L'excellent Jagger HX est l'un des deux chevaux de tête de la Canadienne. © Sportfot



“Mes plus grands soutiens et propriétaires ont toujours été des femmes”

Les premières places du classement mondial sont toujours largement occupées par des hommes. Comment cela s’explique-t-il ? L’absence des femmes en haut de cette hiérarchie pourrait-elle, selon vous, être liée à une frilosité des sponsors ou des propriétaires à les soutenir ? Ou y’a-t-il d’autres causes ?

Ce n’est pas la première fois qu’on me parle de cette hypothèse. Je pense qu’il y a des chances que cela soit lié, oui. Une chose est sûre : cela n’est pas une question de capacités. Nous, femmes, sommes aussi douées que nos homologues masculins. Comme je l’ai dit : nous ne sommes pas nombreuses et nombreux à avoir dix chevaux capables d’évoluer à haut niveau. Alors, pourquoi les propriétaires soutiennent-ils davantage les hommes ? C’est toute la question. Et quid des sponsors majeurs ? Sont-ils aussi des hommes ? Si tel est le cas, et qu’ils choisissent de miser davantage sur des hommes, ce n’est pas vraiment souhaitable… Je n’ai aucune idée de la réalité des faits et des statistiques à ce sujet ; je peux simplement assurer que mes plus grands soutiens et propriétaires ont toujours été des femmes. Par leur rôle les sponsors et propriétaires doivent concéder beaucoup d’efforts. Ils font ce qu’ils font car, d’une certaine manière, ils investissent dans quelqu’un, dans sa carrière. Il faut donc qu’il y ait une certaine connexion entre les propriétaires et leur cavalier. Dans mon cas, ce sont souvent des femmes qui ont été plus enclines à le faire. 

Dans sa carrière, la Canadienne a pu compter sur le soutien de nombreuses femmes, qu'elles aient été ses sponsors ou ses propriétaires. © Mélina Massias

“C’est un peu étrange de se dire que l’on trie ses déchets tout en envoyant ses chevaux en Europe par avion…”

À la mi-juillet, la France connaissait sa troisième vague de chaleur d’ampleur de l’année, en l’espace de deux mois. La sécheresse s’annonce déjà historique sur l’ensemble du territoire. Le Canada n’est pas épargné non plus, et est notamment en proie à de gigantesques incendies. Êtes-vous préoccupée et inquiète quant au changement climatique, d’autant plus en étant la mère de deux jeunes enfants ?

Oui, à cent pour cent ! C’est complètement hallucinant… Là où je vis au Canada, le climat est devenu plus extrême que jamais. Avant, nous avions des orages durant l’été, et il faisait chaud. Désormais, nous avons des tornades et des pluies diluviennes. Le sol est parfois recouvert d’eau jusqu’à un mètre de hauteur. Comme ici, nous souffrons aussi de vagues de chaleur étouffantes. Les hivers ont aussi drastiquement changé. Les températures changent et oscillent entre le froid et le chaud. Je ne sais pas où vivent les gens qui affirment que le climat n’a pas changé et qu’il n’est pas devenu plus extrême aujourd’hui. Partout où je vais, tout est devenu plus extrême ! À Chantilly, les organisateurs se sont très bien adaptés, en décalant les épreuves à des horaires plus acceptables. 

Les CSI et leurs acteurs ne sont bien évidemment pas les seuls responsables du changement climatique, mais n’ont-ils pas un rôle à jouer, en mettant en place davantage d’actions en faveur de l’environnement ? Avez-vous des idées d’initiatives qui pourraient être menées en ce sens, ou connaissance d’éléments déjà mis en place sur certains événements ?

Je n’ai pas vraiment la bonne réponse à ce questionnement… Ce que je sais, c’est que j’essaye de faire des choses à mon échelle. Mais c’est un peu étrange de se dire que l’on trie ses déchets tout en envoyant ses chevaux en Europe par avion… Malgré tout, je pense que cela serait positif que chacun essaye de faire son maximum en matière d’écologie. L’une des meilleures choses à faire serait peut-être de lancer une association caritative. Mais évidemment, il faudrait que l’argent récolté soit réellement utilisé de manière intelligente, pour servir la bonne cause, avec honnêteté. Dans cet univers, il y a beaucoup de gens fortunés. Alors, pourquoi ne pas donner quelque chose pour l’intérêt commun ? On pourrait avoir un obstacle dédié et à chaque faute, ou plutôt à chaque franchissement sans faute, une somme serait versée dans une cagnotte. C’est probablement ce que l’on peut faire de mieux : verser des fonds aux têtes pensantes, aux chercheurs, qui, eux, ont les solutions pour faire changer la situation. Personnellement, je ne les ai pas, mais quelqu’un doit bien avoir des idées sur quoi faire pour améliorer tout ça, ralentir les effets du changement climatique et aboutir à de vrais changements.

Pour être honnête, je n’avais jamais vraiment pensé à cela avant votre question. L’univers équestre à deux choses principales à sa disposition : l’argent et l’influence. Il y a beaucoup de personnes influentes autour de nous. Si quelqu’un avait l’idée d’orienter tout le monde dans la bonne direction, pour le bien commun et surtout celui de la planète, ce serait vraiment bénéfique. Reste à savoir quelle est cette bonne direction ! 

Le Canada n'échappe malheureusement pas au terrible dérèglement climatique qui frappe la planète un peu plus fort chaque année. © Mélina Massias

“J’aime le calme des grands arbres, des montagnes, de l’océan”

En dehors des chevaux, si vous parvenez à avoir du temps libre de temps en temps - ce qui ne semble pas être évident -, qu’aimez-vous faire ?

Si j’arrivais à prendre assez de jours de repos consécutif pour prendre des vacances, je pense que je commencerai d’abord par dormir un moment ! Ensuite, j’aimerais faire des activités comme de la tyrolienne et de la plongée, et simplement profiter de la nature. Il y a quelque temps, nous sommes allés à Whistler (une ville située au Nord de Vancouver, ndlr). J’ai vraiment apprécié ce séjour. En règle générale, j’aime le calme des grands arbres, des montagnes, de l’océan. La vie que nous menons est effrénée, alors, lorsque j’ai du temps libre, j’ai besoin de me détendre. De façon plus concrète, en ce moment, dès que j’ai un moment, je le passe avec mes enfants et nous faisons des activités qui leur plaisent, ce qui est aussi très chouette. Ils grandissent tellement vite ! 

Mi-juillet, l'ancienne cavalière de Virtuose Breil, alias Truman, a pu profiter du cadre exceptionnel offert par Chantilly Classic, non seulement d'un point de vue sportif, mais aussi familial, en passant du temps avec ses deux jeunes enfants. © Sportfot

Photo à la Une : Amy Millar a trouvé une sacrée complice en Gaieté d’Elle. © Mélina Massias