Face au dérèglement climatique, les éleveurs entre inquiétudes et adaptation (2/2)
En France, l’année 2026 restera marquée par l’enchaînement des périodes de canicule avec des records de températures et une sécheresse sévère. Le monde agricole tout entier en souffre et l’élevage du cheval de sport n’échappe pas aux perturbations entraînées par cet épisode aigu du réchauffement climatique. Entre l’impact sur la santé des équidés, la gestion de l’alimentation, l’organisation du travail pour le personnel, et les sorties, ou non, des chevaux en compétition lorsque les températures décollent à plus de 38°C, les défis ne manquent pas ! Des éleveurs de différentes régions françaises partagent leurs ressentis et évoquent leurs perspectives face à une évolution climatique qui semble malheureusement bien difficile à stopper…
La première partie de cet article est à (re)lire ici.
Le Sud-Ouest fortement touché
Dans le Sud-Ouest, les très fortes températures se sont enchaînées, touchant considérablement tout le monde agricole. Aurélien Lafargue ne cache pas son inquiétude face à l’ampleur de la crise. “Depuis le mois de juin, les chevaux au pré sont complémentés avec du fourrage. Si la récolte a été correcte pour ceux qui ont fauché tôt, il n’y a pas de surplus. Or, nous avons commencé à prendre sur les stocks d’hiver, et les éleveurs équins ne sont pas les seuls… Tous les prés sont grillés et les autres espèces ont aussi besoin de fourrage ! Non seulement le prix va augmenter, mais on risque même la pénurie ! En plus des longues périodes de températures élevées, nous n’avons pas de pluie. Je n’ai jamais vu des sols aussi secs !”, se désole ce passionné d’Anglo-arabe. “Sur Nérac, dans le Lot-et-Garonne, il y a eu de gros orages, mais ces phénomènes sont très localisés. Je suis installé plus près d’Agen et je n’ai rien eu du tout. Certains de mes prés sont fissurés par la sécheresse. J’ai enlevé des chevaux d’un champ où il y avait des crevasses de dix centimètres de profondeur. Rien de tel pour qu’un poulain ait un accident ! Même les éleveurs de Pottok (petits chevaux rustiques élevés dans les montagnes du Pays Basque, ndlr) sont inquiets. Alors si en montagne on manque d’herbe, que faire par ici ? Nous allons nous rapprocher de coopératives pour travailler sur un meilleur ensemencement des prairies avec des plantes plus adaptées à la chaleur, comme en Espagne. Il y a aussi la question des équipements pour les écuries. À Neyrac, nous avons installé des brumisateurs dans les boxes des poulinières. L’année prochaine, nous le ferons également pour ceux des étalons. Nous allons devoir changer certaines de nos habitudes ; ici, les éleveurs ici n’aiment pas avoir des poulains nés tôt dans l’année. En mars, ils estiment qu’il y a encore beaucoup de boue dans les prés. Mais ces poulains sont mieux armés pour supporter les chaleurs que ceux nés en pleine canicule. J’ai deux poulinières qui ont déjà un peu d’âge et qui ont eu du mal à remplir. Je me dis que si la gestation est confirmée, je les emmènerai en Normandie pour les poulinages afin de ne pas prendre de risque. Nous avons eu davantage d’incidents cette année, notamment avec des problèmes de déshydratation chez les poulains. Nous avons soigné beaucoup de diarrhées et j’aimerai être sûr que cela ne laissera pas de séquelles sur leurs systèmes digestifs.”

La distribution anticipée de fourrage risque de poser problème à de nombreux éleveurs durant l'hiver. © Mélina Massias
La Nouvelle-Aquitaine a aussi été le théâtre des dramatiques incendies de Gironde et des Landes, après ceux survenus à Fontainebleau. Heureusement, les évacuations de chevaux se sont bien passées, mais les feux de forêt s’ajoutent à la pile des problématiques liées au dérèglement climatique. “Près de 1900 chevaux, essentiellement issus de centres équestres, écuries privées et amateurs - la région bordelaise n’étant pas un terroir d’élevage -, ont été évacués. Cependant cela augmente les problèmes de gestion du fourrage, car ces chevaux ne peuvent pas retourner sur les terres qui ont été brûlées”, déplore Aurélien Lafargue. “Il y a également trois élevages bovins aussi qui ont été évacués, et cela fait des pâtures en moins. Nous avons été touchés par les fumées des incendies durant plusieurs jours. Même s’il n’y a rien de toxique sur un laps de temps aussi court, cela n’a rien de très bon… Nous avions déjà adapté les horaires de nos concours d’élevage pour éviter les pics de chaleur, et il a fallu en délocaliser un qui devait se tenir en Gironde la semaine des incendies. Le site de Barbaste, situé en zone boisée, n’a pas non plus pu organiser de manifestation sportive durant un temps, en raison d’un arrêté préfectoral.”
Côté méditerranéen, le pire aurait été à craindre, mais a, semble-t-il, été évité. “Finalement, notre région est peut-être mieux préparée. Nous avons une culture des canicules et des risques, comme les alertes incendies. Par exemple, le Comité d’équitation des Bouches du Rhône est en mesure d’activer un plan d’accueil en cas d’incendie nécessitant des évacuations”, rassure Laure Tagliamonte, présidente de l’Association des éleveurs équins de la région PACA. En parallèle, elle fait aussi naître trois poulains par an en moyenne. “Nos poulains restent à nos côtés jusqu’au sevrage, puis ils rejoignent des pâtures en Saône-et-Loire jusqu’à la fin de leur année de trois ans. Nous sommes allés les voir durant le concours Jeunes Chevaux de Cluny en juillet, et nous avons constaté que les prés étaient aussi grillés que chez nous !”, poursuit la Provençale, qui gère, avec son époux, Sébastien Julien, cavalier formateur de nombreux jeunes chevaux, un site où vivent quatre-vingt-dix équidés, entre le centre équestre, l’écurie de concours et l’élevage. Tout ce beau monde profite d’un foin de qualité, collecté avec les agriculteurs locaux.

Certaines parcelles, d'ordinaire humides toute l'année, ont aussi complètement séché durant ce terrible été 2026. © Mélina Massias
Face aux coûts sans cesse croissants des concours, mais aussi à la volonté d’améliorer le confort des chevaux en réduisant leur temps de voyage, la présidente des éleveurs équins de PACA a travaillé sur un circuit Jeunes Chevaux pour les “Sudistes”. “Nous sommes proches de Marseille, donc excentrés des concours SHF. Nous avons œuvré avec la Filière Cheval Sud pour faire émerger un circuit de onze dates avec des concours sur l’Occitanie et Saint Paul Trois Châteaux, un site situé en Auvergne-Rhône-Alpes, mais beaucoup plus proche de nous”, détaille l’intéressée. “Face à la canicule, nous avons aussi adapté les horaires des concours d’élevage. Chez nous, il s’est déroulé en soirée et le lendemain matin. Tout le monde a trouvé ça très sympa !”
La Normandie sous climat du midi
Terroir de prédilection du cheval de sport français, la Normandie n’a pas échappé à la vague caniculaire de 2026. L’élevage d’Adriers, créé par la famille Brugier dans la Vienne, s’est expatrié depuis cinq ans dans la Manche, à Saint André de l’Epine, tout près des élevages phares de Semilly et des Forêts. “Le réchauffement climatique est l’une des motivations qui m’ont poussé à venir m’installer plus au nord. Aujourd’hui, j’ai l’impression de revivre les situations que je connaissais dans la Vienne !”, souffle Henry Brugier. “Les températures tournent à plus de 33°C et nous avons même atteint les 40°C ! Pour l’instant, mes chevaux sont en bel état, mais j’ai commencé à leur distribuer du fourrage car les prés sont grillés. Il faut être vigilant face au parasitisme, car avec l’herbe rase, les chevaux peuvent ingérer facilement des larves parasitaires. Il faut également surveiller les pieds, car les sols sont durs pour les sabots. La sécheresse favorise aussi les poussières et donc les risques de problèmes respiratoires comme la rhodococcose, qui peut être fatale aux jeunes poulains. La Manche est en restriction d’eau, mais je n’ai pas de problème, puisque je dispose d’un puits artésien et d’un ruisseau qui coule dans certains prés. Je crois qu’il va falloir s’adapter, notamment pour avoir des naissances plus précoces, mais aussi d’un point de vue agronomique, avec la modification de la composition de nos prairies, avec des espèces plus résistantes. Il faut s’intéresser à ce qui se pratique dans les pays du sud, comme l’Algérie, où ils cultivent du méteil, un mélange de céréales et légumineuses. Le sorgho fourrager est, quant à lui, déjà utilisé pour les vaches. Un des sites de l’INRAE, près de Poitiers, travaille sur ces sujets.”
Dans le sud de la Manche, à Saint Aubin de Terregatte, l’élevage du Rouet est le fief de la famille Fardin. La situation climatique de 2026 interpelle Yannick Fardin, qui garde le souvenir de la très difficile année 1976. “Je n’avais que douze ans, mais je m’en souviens très bien. Tout était jaune et les maïs ne poussaient pas. C’était différent de ce qu’on connaît cette année car tout était très sec, mais il ne faisait pas chaud comme cette année, où nous avons eu deux ou trois jours à 42°C !”, confie-t-il. “En revanche, nous avons eu un très beau printemps et nous avons pu réaliser une bonne récolte de foin et d’enrubanné.”
S'il se souvient de l'été 1976, Yannick Fardin avoue que celui que la France est en train de vivre est pire. © Jean-Louis Perrier
Le haras du Rouet fait naître une cinquantaine de poulains par an et est un important centre d’insémination. Yannick Fardin reste prudent sur le bilan de la saison. “Chaque année, nous rencontrons une période où les juments sont plus difficilement gestantes. Il se trouve que cette année, elle correspond à celle des fortes chaleurs. Il faut attendre de pouvoir dresser un vrai bilan pour savoir si cette saison a véritablement été moins bonne ou non”, tempère-t-il. “En revanche, il est certain qu’avec les canicules nous faisons face à de plus en plus de problèmes avec les poulains, entre déshydratations et accidents aux boxes. Garder les poulinières et leurs poulains enfermés n’est pas une solution idéale ! Je crains qu’un de mes poulains souffre de la rhodococcose et je vais l’emmener en clinique… Je suis moins inquiet quant aux problèmes de parasite : tous les ans, en juillet, les poulains passent quelques jours en stabulation, le temps d’être tous vermifuger. Ils rejoignent ensuite de nouvelles parcelles, entretenues avec une pratique d’alternance entre pâturage et cultures céréalières. Un des sujets qui m’inquiète pour les années à venir est celui de la conservation des herbages : ici, de plus en plus de surfaces sont utilisées par les céréaliers ou pour la méthanisation.”
Quelques kilomètres plus loin, la Bretagne n’a pas été épargnée non plus par les poussées du mercure. Pourtant, à l’instar du petit village d’irréductibles gaulois d’Astérix, il existe un lieu résistant à l’invasion caniculaire. Dans ce coin du Finistère, au sud de la pointe du Raz, Guillaume Ansquer apprécie les atouts du climat breton dont bénéficient les trois cents chevaux profitant de l’herbe bien verte de l’élevage de Kreisker. Mais le Breton sait son privilège menacé. “Même si nous avons eu des températures assez extrêmes cette année, le Finistère reste très préservé, avec un climat humide et des hivers pluvieux mais pas froids, ce qui nous permet d’avoir de l’herbe toute l’année. En revanche, sur la région de Rennes ou du côté de Nantes, où le climat est plus continental, c’est très sec ! C’est inquiétant, car si cela se renouvelle, avec des températures souvent supérieures à 25°C, élever des chevaux va devenir compliqué”, avertit Guillaume Ansquer.
Installé dans une région préservée, en Bretagne, Guillaume Ansquer mesure sa chance tout en restant prudent pour la suite des événements. © Jean-Louis Perrier
Le bon choix de l’implantation et la réflexion sur la gestion des pâtures sont des éléments qui n’ont pas échappé à Benoit Dulac, qui a créé en 2023 le haras du Breuil Lulu, entre Dreux et Evreux. Dans l’Eure, il fait naître des chevaux de robe cremello et palomino, avec l’ambition de produire des performers de très haut niveau. Il est aussi l’organisateur de la vente en ligne 160 Foals, proposant des poulains issus de juments ayant toutes performé à 1,60m. Ancien entrepreneur dans le secteur de l’énergie, il ne porte pas un regard optimiste sur l’avenir climatique. “Je vais jeter un pavé dans la mare, mais les émissions de CO² liées au sport de haut niveau sont catastrophiques. On promène des chevaux en avion de Paris à Dubaï, en passant par Shanghai, etc. C’est comme la Formule 1 : catastrophique !”, alarme-t-il. “Il va falloir travailler sur le sujet car c’est aussi déplorable pour notre image. Il faudrait peut-être commencer par utiliser des camions roulant à l’électricité. Cela fonctionne très bien. Côté élevage, on peut s’adapter en utilisant au mieux les ressources naturelles. Nous avons soixante hectares où les chevaux sont répartis en lot de dix environ. Ils vivent dehors 24 heures sur 24, et, même avec ces très fortes chaleurs, nous n’avons eu aucun problème. Nous sommes dans la vallée de l’Eure, avec des forêts proches, et il y a des courants d’air qui circulent. Tous nos prés ont des abris, mais nous avons observé des différences de comportement. Nous avons un groupe de hongres trotteurs qui était très souvent sous les abris alors que nos poulinières suitées restaient en plein soleil ! C’est incompréhensible pour nous, mais il y a certainement une raison liée à ces courants d’air. Nous avons déjà l’habitude de mettre du foin à volonté dans les champs, car on voit que les poulains aiment se coucher dedans. Cette année, nous complémentons avec de l’aliment en plus, notamment pour les poulinières suitées. Nous sommes de jeunes éleveurs et nous allons revoir la gestion de nos pâtures. Nous avons mené des études sur le sol et sur la flore pour les améliorer. Nous avons des prés qui sont en zone inondable et ceux-là, malgré les fortes chaleurs, sont restés verts. Ceux situés plus hauts et caillouteux, qui sont idéaux pour l’hiver car ils sont plus porteurs, sont complètement grillés. Nous sommes au bord de la rivière et nous nous questionnons sur le fait d’acheter une rampe pour mieux irriguer les prés. Notre statut agricole nous permet de le faire et c’est mieux que d’arroser en pleine journée, où 75 % de l’eau s’évapore immédiatement.” Bref, ces inépuisables questionnements et adaptations, qui concernent tous les éleveurs sans exception, s’annoncent de plus en plus cruciaux dans les années à venir.

L'été 2026 risque de laisser des traces durables sur le monde agricole, y compris sur l'élevage équin. © Mélina Massias
Photo à la Une : Elever des chevaux sans herbe est tout sauf idéal. © Mélina Massias




