Aéroport de Barcelone. Terminal 2B. Dès l’atterrissage, un cheval plantureux accueille avec bonhomie les visiteurs. Signée de l’artiste colombien Fernando Botero (1932-2023) et datant de 1992, la statue “Caballo” toise les voyageurs en direction de la gare ferroviaire. Plantureux, tout en courbes, le cheval se tient camper sur d’imposantes jambes massives de la largeur d’incroyables pieds, la tête relevée, l’oreille petite et l’œil rond. Il se fait le pendant du célèbre “Gat” – “Chat” – du sculpteur, situé sur la Rambla del Raval en plein centre-ville. Jamais cheval n’aura été si bien en chair… Mais voilà qui donne le ton dans cette cité catalane, théâtre de la finale de la Coupe des nations depuis 2013 et de celle de la Ligue des nations depuis 2024.
Point d’orgue du circuit de la Ligue des nations Longines de saut d’obstacles, la finale de Barcelone est devenue l’une des dates les plus attendues et prisées des meilleurs cavaliers de la planète. Si le circuit avait été initié dès 1909, ce n’est qu’en 2013 – plus d’un siècle après sa naissance, donc – que le Saudi Equestrian Fund a signé un contrat de sponsoring auprès de la Fédération équestre internationale (FEI) afin de redoter puissamment la série d’étapes, alors rebaptisée Furusiyya FEI Nations Cup, et de la parer d’une finale d’envergure annuelle à… Barcelone.

Depuis 2013, Barcelone est devenu le traditionnel dernier rendez-vous de la saison extérieure en Europe. © Dirk Caremans / Hippo Foto
Du polo au jumping
Pour un tel projet, il fallait un théâtre adéquat. Et c’est le Real Polo Club de la ville catalane qui s’est imposé pour recevoir l’événement. Un choix qui ne doit rien au hasard, le lieu accueillant déjà des concours internationaux de jumping depuis… 1902 !
C’est en 1897 que le club de polo de la ville de Barcelone est initié sous l’impulsion d’un groupe de joueurs mené par un certain Enrique Ibarrola, tout juste revenu d’un séjour à Londres et tombé sous le charme de ce sport qu’il découvre dans la capitale britannique. Dès 1899, les premiers matches interclubs sont lancés. Puis le terrain accueille les premiers concours hippiques. Malgré son côté élitiste, le polo conserve ses afficionados au fils des ans et l’engouement catalan pour ce sport ne faiblit pas. Chaque année depuis 1968, le Barcelona Polo Challenge – Negrita Cup se donne rendez-vous pendant quatre jours lors desquels six équipes internationales s’affrontent sur les terrains du Real Polo Club. De fait, ce sport s’inscrit dans l’ADN de Barcelone et lui insuffle une aura particulière, qui sert également les sports équestres, notamment le jumping mondial, heureux de pouvoir profiter de telles infrastructures dans un lieu pensé pour les chevaux, et s’inscrivant dans l’histoire et le patrimoine de la ville.

Avec l'imposante statue signée Fernando Botero présente au sein de son aéroport, Barcelone donne d'entrée le ton de son lien au cheval. © Sophie Lebeuf
Un lieu unique
D’abord installé près de l’ancien hippodrome de Can Tunis, puis sur le site de Sarria, le Polo Club pose définitivement ses bagages en 1932 sur l’avenue Diagonale, au cœur de la ville. C’est là, notamment, que se tiendront les épreuves d’équitation des Jeux olympiques de 1992. De fait, les infrastructures offrent aux cavaliers plus de deux cent cinquante boxes permanents, auxquels s’ajoutent près de cent cinquante boxes démontables le temps des concours, sans compter une clinique vétérinaire complète. Cette capacité d’accueil, héritée directement des aménagements réalisés pour l’échéance de 1992, explique pourquoi le site reste, plus de trente ans après, l’un des rares capables d’organiser une finale mondiale d’un tel calibre.

En 1992, Rodrigo Pessoa et Special Envoy se produisaient déjà à Barcelone, à l'occasion des Jeux olympiques. © Dirk Caremans / Hippo Foto
Malgré les polémiques générées par une refonte du format du circuit en 2024 – la série répondant dès lors au nom de Ligue des nations Longines – visant à le redynamiser et à le rendre plus attractif financièrement, la finale de Barcelone reste un moment à part, où, chaque automne, le gratin mondial du saut d’obstacles se donne rendez-vous. Cette année, la finale clôt la saison régulière, dont les étapes ont été courues à Abou Dhabi, Ocala, Rotterdam, Gassin-St Tropez. Qui succèdera à la Grande-Bretagne, victorieuse l’an passé grâce à Ben Maher sur Enjeu de Grisien (4+0), Scott Brash et Jerenmias vh Hulstenhof, alias Hello Jefferson (0+4), Harry Charles et Novio vd Donkhoeve, alias Sherlock (4+4) et Donald Whitaker sur Millfied Colette (8 points en première manche) ? Réponse au premier week-end d’octobre… Mais réduire le lien entre la Ciutat Comtal et le cheval à ce seul rendez-vous sportif serait passer à côté d’une histoire bien plus ancienne et profonde : celle d’une ville où l’animal s’est imprimé dans la pierre, la peinture et jusque dans l’urbanisme même.
De Picasso…
De fait, il serait étonnant de penser à l’Espagne catalane sans évoquer l’un de plus grands artistes nationaux, Pablo Picasso (1881-1973). Andalou de naissance, il a été foncièrement marqué par ses années de jeunesse passées à Barcelone où sa formation artistique y a été déterminante. Au sein du musée qui lui est dédié, au cœur du quartier historique d’El Born, le cheval est aussi à l’honneur. Si l’on sait l’attachement de l’artiste à la corrida, pratique aujourd’hui largement remise en question au nom du bien-être animal mais toujours fortement gravée dans le patrimoine culturel de l’Espagne, ce n’est pas dans une arène, sous la selle d’un toréador et face à un taureau aux abois que le cheval apparaît ici – la distanciation de la Catalogne pour cette pratique n’y est peut-être pas étrangère (1). Pour autant, c’est bien bercé par ces pas de deux mortels entre toréros en selle et taureaux que le peintre crée sa mythologie personnelle et que le cheval devient progressivement l’incarnation des victimes, de l’agonie, de la douleur… Dans ce musée intimiste, deux toiles représentent l’animal. Réalisée en 1917, “Gored horse” montre un cheval s’empalant sur un pic, que l’on peut aisément assimiler à la corne d’un taureau… L’ombre de la corrida plane, et le cheval, aux membres disloqués, aux flancs lacérés, incarne la souffrance la plus crue. “Contrairement à ce qu’il avait le plus souvent fait les fois précédentes, l’artiste délaisse ici la représentation colorée et festive du spectacle de la corrida pour concentrer son attention, à la manière d’un gros plan et dans le sillage de Goya et de Gutiérrez Solana, sur l’agonie solitaire du cheval éventré, qui s’effondre jusqu’à tomber à genoux dans une position fœtale ou une posture de prière que l’on a comparée à celle d’un crustacé ou d’un oiseau fossilisé. Picasso parvient à transcrire la douleur lancinante de l’animal par son cou tendu et sa tête relevée, regardant vers le haut avec un regard fixe, comme s’il demandait pitié pour mettre fin une fois pour toutes à sa cruelle agonie”, explique le musée. Ce dernier invite alors les visiteurs à voir ici une première ébauche, “un précédent” à “Guernica”, notamment à travers ce cri inaudible poussé par le cheval. Comme sur la toile maîtresse du peintre, l’animal hurle la bouche grande ouverte, grimace du “pathos”, rictus humain de la douleur et de l’incompréhension, “conférant à l’animal une double condition, à la fois animale et humaine”. (2)

“Gored horse”, de Pablo Picasso, montre un cheval s’empalant sur un pic, que l’on peut aisément assimiler à la corne d’un taureau. © Sophie Lebeuf
L’autre toile dédiée au cheval, réalisée d’un simple coup de crayon, montre un animal mort, couché sur le flanc. La simplicité du trait y est déconcertante, mais terriblement parlante. Datant de 1902, ce dessin s’inscrit dans une période sombre pour l’artiste, alors très marqué par le suicide de son ami, le peintre espagnol Carlos Casagemas (1880-1901), survenu à Paris le 17 février 1901.

En 1902, Pablo Picasso a dessiné ce cheval mort, marqueur d'une période sombre traversée par l'artiste. © Sophie Lebeuf
… à Gaudi
Ce rapport à la mort, le cheval l’incarne également sur l’un des plus célèbres monuments de Barcelone. Sur la façade ouest de la Sagrada Familia se tient le “Longin” à cheval, représentation du soldat romain qui, dans la religion chrétienne, aurait percé le flanc de Jésus Christ avec sa lance pour s’assurer de sa mort… Loin, très loin du style arrondi et galbé de Gaudi (1852-1926) et de ses courbes douces, les sculptures réalisées ici par Jospeh Maria Subirachs (1927-2014) entre 1987 et 2018 détonnent par leur aspect acéré, coupant, tranchant. C’était d’ailleurs un vœu du génie espagnol, qui, n’ayant pas pu terminer son œuvre architecturale, avait laissé comme directive que cette “façade de la Passion” (chemin menant Jésus vers la croix) “inspire la peur” (3) par des lignes dures et anguleuses. Son souhait est ici réalisé, et le cheval, comme sortant du mur de la basilique, semble aussi dur, intraitable et tranchant que son cavalier casqué. Le style renvoie davantage à l’imaginaire des armées de l’ombre de la célèbre trilogie du “Seigneur des anneaux” de J.R.R. Tolkien (1892-1973) qu’à la statuaire équestre classique.

La façade ouest de la Sagrada Familia n’échappe pas non plus aux chevaux. © Sophie Lebeuf
Plus “académiques” sont en revanche les deux statues équestres, respectivement sises au parc de la Citadelle et à l’arrière de la cathédrale, place Ramon Berenguer-le-Grand. La première citée est posée en haut d’un piédestal, le tout formant le “Monument au général Prim”. Ce dernier, militaire et homme d’État catalan (1814-1870), participa grandement à la démolition de l’ancienne citadelle militaire – symbole de l’oppression des Catalans – et à l’instauration d’un parc public ouvert à tous. La statue initiale, en bronze et signée Lluis Puiggener (1847-1918), avait été inaugurée en 1887 avant d’être détruite pour fabriquer des munitions lors de la guerre civile espagnole (1936-1939). Recréée à l’identique par Frédéric Marès (1893-1991), en 1948, elle symbolise le geste libérateur de ce militaire. Les rênes dans la main gauche, il se présente tête nue, tenant son képi militaire de la main droite, le long du corps, et semble toiser le monde, regard orienté vers le bas, du haut de son piédestal. Le cheval, de son côté, attend les ordres de son cavalier, jouant avec son mors. On sent toute sa puissance dans la croupe légèrement fléchie, le relever de l’antérieur gauche, la crinière ondulée et dansante.
La seconde statue équestre citée, du sculpteur Josep Llimona (1863-1934), représente Ramon Berenger III (1082-1131), dit “le Grand”, comte de Barcelone de 1097 à 1131. Présentée à l’Exposition universelle de 1888, elle permet à son sculpteur d’obtenir la médaille d’or, soit la plus haute distinction rendue par le jury international de sculpture. En marche, le cheval, bouche ouverte, répond à l’assiette de son cavalier sous cape, qui avance sa main droite vers l’encolure de sa monture. De cette œuvre, émanent toute la détermination du regard du comte et la soumission de l’animal dans cette représentation classique du genre, qui s’inscrit dans un courant très typique de la sculpture publique du XIXe siècle consistant à représenter des figures historiques ou médiévales nationales pour construire un récit identitaire.
Dans les collections nationales
Difficile, enfin, de parler de l’art et du cheval à Barcelone sans évoquer les collections du Musée national d’art de Catalogne (MNAC) et, plus particulièrement, l’immense toile de “La Bataille de Tétuan” de Mariano Fortuny (1838-1874), réalisée entre 1862 et 1865. Commandée par la Diputacio de Barcelona, l’institution provinciale de la ville, au lendemain de la guerre hispano-marocaine (1859-1860), l’œuvre, inachevée, mesure près de dix mètres de long sur trois de haut. On y voit des chevaux cabrés, d’autres lancés au grand galop au cœur de la mêlée, vivants témoins du conflit. Envoyé sur le terrain pour documenter la campagne d’Afrique, le peintre en reviendra marqué par le Maghreb et s’inscrira dès lors dans le mouvement orientaliste, à l’image d’Eugène Delacroix (1798-1863). Outre cette fresque gigantesque, le MNAC regorge de représentations équines, notamment médiévales, qu’elles mettent en lumière la chasse, des tournois ou encore des figures chevaleresques.

“La Bataille de Tétuan” de Mariano Fortuny est une immense toile, exposée au Musée national d'art de Catalogne. © DR
On l’aura compris, du Real Club de Polo aux salles feutrées des musées, en passant par les places symboliques de la ville, le cheval trace à Barcelone un fil continu entre sport, histoire et patrimoine. La finale annuelle de la Ligue des nations n’est, finalement, que l’ultime chapitre d’une relation entamée il y a plus de mille ans entre la ville et le cheval, quand les comtes de Barcelone chevauchaient déjà pour asseoir leur pouvoir sur la région.
Photo à la Une : Chaque année, la ville de Barcelone vibre au rythme des sabots de certains des meilleurs chevaux du monde, pour son CSIO 5*. © Dirk Caremans / Hippo Foto
(1) En 2010, le parlement catalan avait voté l’interdiction des corridas dans la région. Devenue effective au 1er janvier 2012, la loi a été saisie par le Parti Populaire et a finalement été annulée par le Tribunal constitutionnel espagnol. Outre son contenu, cette loi incarnait également aux yeux des indépendantistes que la Catalogne ne partageait pas le même héritage culturel que le reste de l’Espagne. Selon plusieurs sondages réalisés depuis, une large majorité de Catalans seraient contre ou indifférents aux corridas aujourd’hui.
(2) “Picasso et le cheval”, Dominique Dupuis-Labbé, Favre Pierre-Marcel Eds, collection Grande Écurie de Versailles, 2003.
(3) Extrait de l’ouvrage paru en 1981 “El pensament de Gaudi”, recueil de propos et écrits de l’architecte compilé par Isidre Puig i Boada, traduit du catalan et publié en France sous le titre “Antoni Gaudi : paroles et écrits” aux éditions L’Harmattan en 2002.







