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Les femmes s'affirment au top niveau

Actuellement sixième du classement mondial des cavaliers de jumping, Nina Mallevaey, vingt-six ans, est la meilleure représentante tricolore.
Sport jeudi 21 mai 2026 Sophie Lebeuf

“Où sont les femmes?”, chantait Patrick Juvet dans son tube de l’année 1977. Une question qui fait écho à l’élite du jumping, très majoritairement masculine depuis toujours, alors même que les cavalières prédominent dans les clubs hippiques et les niveaux intermédiaires. La présence ces derniers mois d’une à deux femmes dans le top dix mondial et de six amazones dans le top trente pourrait laisser présager d’un possible rééquilibrage. Décryptage d’un phénomène spécifique à la discipline du saut d’obstacles.

 Depuis le dernier trimestre de 2025, deux femmes sont parvenues à entrer dans le sacrosaint Top 10 du classement mondial des cavaliers… et des cavalières. Cela n’était plus arrivé depuis avril 2021, dernière apparition de l’Étasunienne Beezie Madden dans le top dix après près de deux années parmi l’élite – de juin 2019 à avril 2021, la cavalière s’est maintenue entre la six et la dixième place. En janvier et en avril 2026, ce Top Ten mondial comptait même deux femmes: Nina Mallevaey et Laura Kraut, qui fut un temps sa coach pour le compte de la famille Rein, propriétaire des chevaux de la Nordiste. Avant la première édition du classement Longines éditée cette année, il fallait remonter à mai 2016 pour voir deux cavalières rangées parmi les dix meilleurs. Au sommet de sa collaboration avec le haras de Clarbec, Pénélope Leprevost pointait à la cinquième place, tandis que Beezie Madden occupait la dixième. Deux mois plus tôt, en mars 2016, la Brésilienne Luciana Diniz, qui défendait alors les couleurs du Portugal, avait également intégré le top dix à leurs côtés…  

L'Américaine Beezie Madden fait partie des cavalières ayant gravé leur nom dans le top dix mondial, atteignant, notamment, le deuxième rang au cours de sa carrière. © Sportfot

Si l’on ne peut que se réjouir de ce renouveau, comment expliquer que les femmes soient si peu nombreuses en haut de ce Longines Rankings, alors qu’elles sont pourtant sur-représentées aux niveaux inférieurs? En 2024 en France, par exemple, 85% des licenciés de la Fédération française d’équitation étaient des femmes. Depuis cinq mois, le jumping français a réintégré un top dix mondial dont il ne s’éloigne jamais longtemps, et le Coq le doit à une cavalière. Nina Mallevaey, vingt-six ans seulement, récolte ainsi les fruits d’un travail patient et réfléchi depuis plusieurs années, avec le soutien indéfectible des Rein, crevant littéralement l’écran depuis deux saisons. Installée outre-Atlantique une bonne partie de l’année, elle survole les Grands Prix 5* avec sa complice Dynastie de Beaufour (SF, Diamant de Semilly x Cassini I) – en mars, le duo avait signé un dixième sans-faute consécutif en Grands Prix 5*, hors barrage, entre autres – , mais se montre également très régulièrement aux remises des prix avec Nikka van den Bisschop (BWP, Emerald x Naba de Rêve), ancienne monture olympique de la Canadienne Erynn Ballard, sans oublier My Clemente (ISH, Obos Quality x Kashmir van Schuttershof) ou encore le moins expérimenté mais prometteur Destine to Be (AES, Diamant de Semilly x Grandilot), récent deuxième du Grand Prix 3* du Touquet Classic… De fait, l’ancienne pensionnaire de l’écurie Chev’el était passée grosso modo du trois centième au vingt-huitième rang mondial en moins d’un an, avant de s’installer dans le top dix depuis décembre 2025. “C’est évidemment un immense bonheur, mais, surtout, quelque chose que je n’aurais jamais imaginé il y a encore quelques années, voire quelques mois. J’ai toujours rêvé de concourir au plus haut niveau, mais me retrouver aujourd’hui dans le top dix mondial a quelque chose d’irréel’’, confie la jeune femme. “Cette progression résulte d’un travail réalisé avec une très bonne équipe autour de moi. J’ai la chance d’avoir des chevaux incroyables et des propriétaires extraordinaires qui me font confiance. Tout s’est construit assez naturellement ces dernières saisons.” Et de féliciter son ancienne coach et consœur, l’Américaine Laura Kraut, deuxième meilleure cavalière au monde, classée dans le top dix de septembre à décembre 2025 et en mars 2026. “Je l’ai beaucoup admirée et j’ai énormément appris à ses côtés. Quand j’y pense, je me dis que c’est fou de me retrouver aujourd’hui aussi proche d’elle au classement mondial.”

À vingt-six ans, Nina Mallevaey fait partie des cavaliers pressentis par la Fédération française d’équitation pour les championnats du monde d’Aix-la-Chapelle. © Hippo Foto Media

 Plafond de verre ?

Laura Kraut n’a pas à rougir de sa position. Elle est, en effet, l’une des cavalières les plus régulières dans le top trente mondial. “Honnêtement, je suis fière d’être où j’en suis à cette étape de ma carrière et d’être toujours au top”, avait-elle confié il y a quelque temps. “J’espère que cela peut inspirer d’autres cavalières qui souhaiteraient arriver au top niveau. Je ne saurais vraiment expliquer pourquoi on y compte moins de femmes que d’hommes, mais celles qui s’y trouvent sont vraiment d’un niveau exceptionnel et atteindront probablement un jour le top dix.” En mai, le top cinquante de ce classement de référence compte dix femmes (contre trois en mai 2023), dont six dans le top trente: outre Nina Mallevaey (sixième) et Laura Kraut (onzième), on y retrouve l’Étasunienne Kristen Vanderveen (vingt-quatrième), l’Allemande Sophie Hinners (vingt-cinquième), la Britannique Jessica Mendoza (vingt-sixième) et la Canadienne Erynn Ballard (vingt-neuvième). En remontant plus loin, on trouve un total de vingt-quatre femmes dans le top cent. Un taux étonnant, détonnant même, au regard de leur surreprésentation dans les clubs et aux niveaux intermédiaires. Comment expliquer un tel paradoxe? Immédiatement, la réponse fuse: la maternité et les nombreuses contraintes qu’on y associe traditionnellement. Nombre de cavalières en ont témoigné. “À mon époque, il fallait déjà être régulier, mais ce n’était pas un challenge impliquant tant de voyages et de gestion, avec tous ces concours simultanés”, avait expliqué dans le programme officiel du CHI de Genève l’Allemande Meredith Michaels-Beerbaum, numéro un mondial pendant vingt-quatre mois non consécutifs. “Il y avait déjà des concours lointains, comme Calgary ou Doha, mais il n’y avait pas tous ces CSI 5*, cette frénésie de compétition dans le monde entier. Ce type de vie n’offre pas d’alternative, comme avoir une famille, par exemple. […] Une femme peut essayer d’être numéro un mondial, puis d’avoir une famille, comme je l’ai fait, mais je pense que cela implique beaucoup de pression”, avait déclaré celle qui reste la seule femme à ce jour à avoir accédé au trône. “La société a beau changer son regard sur les choses, notre horloge biologique reste identique, et, malheureusement, je ne vois pas comment cela pourrait changer”, ajoutait de son côté la Canadienne Tyffanie Foster. En ce sens, Meredith Michaels-Beerbaum avait pris le problème à bras le corps afin de réparer une inégalité injuste en plaidant auprès de la Fédération équestre internationale (FEI) et du Club international des cavaliers de jumping (IJRC) pour un gel des points en cas de grossesse, entre autres raisons médicales certifiées. 

Aux portes du top dix ce mois-ci, Laura Kraut est parmi les cavalières les plus régulière sur le circuit. © Sportfot



Mère et alors?

La maternité seule n’explique pas une telle disparité, aux dires même des principales concernées et au regard des cavalières mères qui continuent de performer. D’autres facteurs doivent être pris en considération. L’équitation, sport hérité du monde militaire, donc masculin, s’est forcément construit autour des hommes et pour les hommes. De fait, aux Jeux olympiques, le jumping ne s’est ouvert aux femmes qu’à compter de 1956, où la Britannique Pat Smythe avait marqué le coup en devenant la première cavalière médaillée (de bronze par équipes)! Partenariats, propriétaires, sponsors: le système même s’est longtemps organisé autour des hommes. Depuis, les mœurs changent petit à petit, et les propriétaires semblent de plus en plus enclins à confier leurs cracks à des cavalières. Si certains ont été précurseurs dans ce soutien aux femmes, à l’image, entre autres, du haras de Clarbec de Geneviève Mégret, qui a longtemps soutenu les Françaises Pénélope Leprevost puis Félicie Bertrand, et actuellement Camille Condé-Ferreira, également soutenue par la Laiterie de Montaigu, d’autres leur ont emboîté le pas, à l’image de Déborah Meyer, dont le projet Iron Dames vise précisément à favoriser l’émergence de cavalières, notamment à travers l’engagement d’équipes exclusivement féminines dans la Global Champions Ligue. D’une manière générale, les choses semblent donc changer, et sans doute plus rapidement outre-Atlantique, comme l’analysait déjà Laura Kraut en 2023: “C’est un business qui a longtemps été dominé par les hommes. Dans cet univers, il faut beaucoup travailler pour être respecté. J’ai la chance d’avoir créé mon affaire aux États-Unis, où il y a beaucoup plus de cavalières. En Europe, et particulièrement dans le passé, le top niveau était un milieu beaucoup plus masculin, davantage fermé aux femmes. Outre-Atlantique, nous ne sentons pas de comparatif entre les sexes. Je pense que c’est plus libéral entre hommes et femmes dans les affaires et le sport.’’ De fait, force est de constater que dix des vingt-quatre amazones du top cent montent sous les couleurs des États-Unis, plus deux pour le Canada.

 La multi-médaillée tricolore Pénélope Leprevost a longtemps été parmi les meilleurs du classement mondial. © Sportfot

 Et ailleurs ?

La sous-représentation féminine au sommet reste bien spécifique au saut d’obstacles, ces dames étant très majoritaires en dressage, et quasiment à égalité avec les hommes en concours complet. De fait, sur les rectangles de dressage pur, l’hégémonie est, cette fois, féminine avec soixante-treize amazones dans le top cent, dont trente-trois dans le top cinquante, vingt et une dans le top trente et sept dans le top dix. La tête du classement mondial est maintenue par une femme, chose plus que courante dans la discipline, la Danoise Cathrine Laudrup-Dufour. Enfin, en complet, on dénombre quarante-six cavalières dans le top cent, dont vingt-quatre dans le top cinquante, quatorze dans le top trente et cinq dans le top dix. À quelques semaines des Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, les bonnes performances féminines pourraient leur permettre de rebattre les cartes, de gagner des rangs et d’asseoir leur place parmi les meilleurs, sésames pour l’accès aux plus beaux concours du monde et donc… aux épreuves les plus importantes pour le classement mondial. Un cercle vertueux, pourrait-on dire. “Faire partie du top dix ouvre effectivement les portes de très beaux concours, ce qui est très motivant. Si rester au sommet du classement n’est pas une finalité, il est vrai que pouvoir participer à la finale du Top Ten à Genève serait évidemment un rêve”, conclut Nina Mallevaey, qu’on devrait retrouver à Aix, Rome et La Baule avant l’été. “Les championnats du monde sont forcément un grand objectif cette saison, mais j’essaie de prendre les choses étape par étape, sans trop de pression.” En 2006, la finale tournante des Mondiaux (d’Aix-la-Chapelle) avait opposé le Belge Jos Lansink, médaillé d’or, à… trois femmes, classées dans cet ordre: Beezie Madden, Meredith Michaels-Beerbaum et l’Australienne Edwina Tops-Alexander. C’est dire si tous les espoirs sont permis cette année.

À ce jour, l'Allemande Meredith Michael-Beerbaum reste la seule femme à avoir atteint la tête du classement mondial de jumping. © Hippo Foto Media


Photo à la une: Actuellement sixième du classement mondial des cavaliers de jumping, Nina Mallevaey, vingt-six ans, est la meilleure représentante tricolore. © Mélina Massias