“Je trouve que tout est devenu trop politiquement correct”, Farid Ladjouan (2/2)
Au fil du temps, Farid Ladjouan s’est imposé comme l’une des figures clés des écuries Stephex, combinant à la fois commerce et encadrement sportif. Représentant des ventes de chevaux, gérant un portefeuille client, il est aussi et surtout le point de contact direct du prestigieux empire fondé par Stephan Conter. En parallèle de cette activité, il accompagne et supervise la jeune génération de cavaliers des écuries au sein du SX Training Program. À quarante-neuf ans, l’Haïtien d’origine peut se targuer de cultiver une vie riche en expériences et enseignements, qu’il ne cesse de mettre à profit quotidiennement, selon la casquette qu’il revêt à l’instant T. Passionné d’équitation depuis son plus jeune âge, l’ancien cavalier professionnel a toujours travaillé dur pour faire de sa passion un métier, qu’il conjugue aujourd’hui au pluriel avec énergie et philosophie. Rencontre.
La première partie de cette interview est à (re)lire ici.
Quelle place accordez-vous au mental dans la performance ? Que pensez-vous de la préparation mentale ?
Le mental est une donnée essentielle de notre sport. Malheureusement, de nos jours, il arrive que des cavaliers et cavalières vivent une mauvaise expérience qui les bloque. À tel point que certains me donnent l’impression de tenir une boule de cristal dans laquelle ils prédisent l’avenir à grand renfort de “non, si je fais ça je vais tomber”. Je n’ai personnellement jamais cru en la préparation mentale, mais c’est sans doute car j’ai été élevé à la dure et à coups de pieds aux fesses. Pour autant, je constate qu’une aide extérieure pour la préparation mentale fonctionne pour certaines personnes. Elle a donc toute sa place pour les personnes qui jugent en avoir besoin.
La jeune Stella Deusser célèbre son parcours aux côtés de Farid Ladjouan et Rodrigo Pessoa. © Sharon Vandeput / Hippo Foto
Comment gérez-vous les périodes de doutes ou d’échec de vos cavaliers ?
Le stress n’a jamais fait partie de moi alors j’ai dû apprendre à le gérer pour mes cavaliers. L’expérience la plus marquante est la très mauvaise chute de l’une de mes cavalières qui s’est retrouvée paralysée par la peur. Pour renouer le dialogue et débloquer la situation, j’ai dû faire un pas de recul pour comprendre ce qu’elle ressentait. J’ai donc baissé mon niveau d’exigence pour faire renaître la confiance en elle. En période de doute, je ne mets jamais mes élèves en situation d’échec. Selon le cas de figure, déclasser une épreuve n’a jamais été un problème, bien au contraire, car le plus important est de se sentir prêt. En tant qu’entraîneur, j’ai toujours eu ces trois paroles motivantes avant l’entrée en piste : “tu peux le faire”, “je crois en toi” et “aie confiance, ça va aller, amuse toi”. Toujours. Je peux les formuler d’une autre manière, mais j’envoie toujours mes cavaliers en piste après avoir boosté leur confiance en eux. Cet effort d’adaptation n’a pas toujours été simple car je ne suis pas très patient, mais je me rends compte que c’est une étape obligée pour les amener là où je souhaite qu’ils aillent. Et c’est bien sûr le plus loin possible !
L'ancien cavalier international veille toujours à accroître la motivation de ses protégés avant leur entrée en piste. © Sportfot
“Le fait de savoir se remettre en question est essentiel et le cheval a bien trop souvent le dos large en cas d’échec”
Comment construisez-vous les couples ? Quelles sont les bases d’une bonne relation entre un cavalier et son cheval ?
C’est long, très long. Il m’est arrivé de vouloir construire des couples trop vite et cela m’a joué des tours. Il est parfois important de savoir faire un pas de recul pour ne pas précipiter les choses et consolider la relation sur de bonnes bases sans brûler les étapes.
Quand on est cavalier, il faut savoir s’adapter aux chevaux que l’on monte. On ne peut pas demander à un cheval de rentrer dans un moule. Il faut au contraire faire preuve de patience, s’adapter à ce qu’ils sont capables de faire et surtout savoir se contenter de ce qu’ils nous donnent. Je ne suis pas de ceux qui poussent le bouchon jusqu’au moment où tout le monde s’énerve : c’est contre-productif. Avant de viser la performance, l’important est d’abord de construire une relation solide.
De votre propre expérience, que pouvez-vous dire de l’évolution des méthodes d’entraînement ?
Je trouve que tout est devenu trop politiquement correct. Ce n’est pas parce que quelqu’un a mis beaucoup d’argent sur la table que l’on ne peut pas lui dire que son équitation ne va pas à un instant T. Ce n’est pas mon mode de fonctionnement et si vous me confiez vos enfants avec l’idée qu’ils progressent, il faut accepter mes méthodes d’entraînement ; avec les bons comme les mauvais moments. Le jour où ma façon de travailler ne convient plus, la porte est grande ouverte ! Le fait de savoir se remettre en question est essentiel et le cheval a bien trop souvent le dos large en cas d’échec. Tous mes cavaliers sont d’ailleurs briefés avant, à l’occasion d’une réunion pendant laquelle j’explique ma façon de fonctionner pour éviter les mauvaises surprises. Je leur donne un mois pour qu’ils se fassent leur propre avis. S’ils sont prêts à poursuivre, c’est pour le meilleur, mais ils savent que ce ne sera pas simple tous les jours.
Au sein des écuries Stephex, où il oeuvre depuis quinze ans, le natif d'Haïti côtoie de nombreux cavaliers de renom et de talent. © Sportfot
Quel regard portez-vous sur les nouvelles générations de cavaliers ?
Il y a de tout. Certains jeunes travaillent dur au quotidien pour atteindre leurs objectifs. Ceux-là sont des cavaliers au sens “vrai” du terme. D’autres sont constamment scotchés à leur téléphone et ne sont focalisés que sur le paraître via leurs réseaux sociaux. Pour moi, ce sont des touristes qui se soucient souvent plus du photographe en bord de piste que de l’importance du parcours à venir. L’image est omniprésente dans notre sport, et cela peut-être une bonne chose, mais il ne faut pas que ce le soit au détriment de la performance.
“Montrer à mes détracteurs que je pouvais moi aussi y arriver, dans cet univers très élitiste, a été un challenge”
Quel est le meilleur conseil que vous avez reçu ? Et celui que vous avez donné ?
Ce n’est pas un conseil, mais plutôt une phrase prononcée par Fabien Rulquin, et qui m’avait fait beaucoup rire. Il m’avait dit : “Tu as une chance et une malchance. La chance, c’est que tu es noir et que tu montes bien à cheval. La malchance c’est que tu es noir et qu’à la première erreur tout le monde saura que c’est toi”. C’est assez fort de sens et cela a même été primordial dans ma manière d’évoluer dans ce sport. J’ai toujours fait attention à ce que je faisais en piste et en dehors car je n’avais pas le droit à l’erreur. J’ai beaucoup entendu que ce n’était pas un sport fait pour moi, que j’étais plutôt supposé courir après les gazelles, le 100 mètres ou encore derrière un ballon. Pour autant j’ai toujours su quelle direction je voulais prendre et c’était un challenge de montrer à mes détracteurs que je pouvais moi aussi y arriver, dans cet univers très élitiste. J’ai toujours eu les épaules solides, depuis tout jeune, et cela m’a beaucoup aidé à ne jamais dévier de ma trajectoire. J’ai aussi toujours été sûr de moi en piste, sans doute parce que j’avais plus à prouver que les autres.
Le meilleur conseil que je puisse donner est de croire en soi car le travail finit toujours, un jour ou l’autre, par payer.

"J'ai toujours été sûr de moi en piste, sans doute parce que j'avais plus à prouver que les autres", confie Farid Ladjouan. © Sportfot
Qu’est-ce qui, au quotidien, vous motive à transmettre votre expérience ?
Sans aucun doute les échéances à venir ! Former des couples, les voir évoluer et atteindre leurs objectifs est aussi une grande source de motivation.
Quels sont vos projets sur le court et long terme ?
Sur le long terme c’est d’essayer de continuer à amener certains de mes élèves à un niveau qu’ils ne pensaient pas atteindre un jour. À court terme, je suis heureux de me lever chaque matin, d’être en bonne santé et de faire ce que j’aime. Ce n’est pas simple tous les jours mais c’est un réel plaisir de côtoyer au quotidien nos chevaux, nos élèves et mes collègues. Comme je le disais au début de notre entretien, je suis sur tous les fronts, ce qui permet d’avoir un programme diversifié et loin de la routine, ce que je trouve absolument génial !
Un dernier mot sur le dépassement de temps et votre méthode pour y remédier ?
En bon tortionnaire (rires), mes cavaliers ont interdiction d’avoir du temps dépassé. C’est vraiment quelque chose que je déteste, surtout en Grand Prix, où les places peuvent coûter cher au barrage. Si cela arrive, mes élèves savent qu’ils auront un gage. C’est devenu notre running gag à nous. Comme je n’ai que des filles, je coupe une mèche de leur belle chevelure. La plupart du temps, cela fonctionne et il n’y a plus de dépassement de temps. C’est notre humour à nous et tout se passe toujours dans la bonne humeur !
Farid Ladjouan a une méthode bien à lui pour que ses cavaliers évitent d'écoper de points de temps dépassé. © Sharon Vandeput / Hippo Foto
Photo à la Une : Cavalier international devenu coach au sein des écuries Stephex, Farid Ladjouan évoque les différents aspects de son métier. © Sportfot








