“En tant qu’entraîneur je ne suis pas simple, voire assez dur”, Farid Ladjouan (1/2)
Au fil du temps, Farid Ladjouan s’est imposé comme l’une des figures clés des écuries Stephex, combinant à la fois commerce et encadrement sportif. Représentant des ventes de chevaux, gérant un portefeuille client, il est aussi et surtout le point de contact direct du prestigieux empire fondé par Stephan Conter. En parallèle de cette activité, il accompagne et supervise la jeune génération de cavaliers des écuries au sein du SX Training Program. À quarante-neuf ans, l’Haïtien d’origine peut se targuer de cultiver une vie riche en expériences et enseignements, qu’il ne cesse de mettre à profit quotidiennement, selon la casquette qu’il revêt à l’instant T. Passionné d’équitation depuis son plus jeune âge, l’ancien cavalier professionnel a toujours travaillé dur pour faire de sa passion un métier, qu’il conjugue aujourd’hui au pluriel avec énergie et philosophie. Rencontre.
Vous êtes aujourd’hui l’entraîneur des jeunes talents des écuries Stephex. Qu’est-ce qui vous a poussé à ranger votre pantalon blanc pour passer de l’autre côté ?
J’ai monté en concours pour Stephan Conter pendant cinq ans, jusqu’au niveau 3*, avec de bons résultats. Je savais que je ne pourrais pas évoluer plus qu’à ce niveau-là car j’étais le quatrième cavalier, derrière Daniel Deusser, Eiken Sato et Tom Martens. Pour autant, cela m’a permis de prendre mon temps et de me construire en tant qu’athlète. La transition de cavalier à entraîneur n’était pas tellement voulue ; ce n’était d’ailleurs pas une fierté de prime abord. Un jour, j’ai rencontré un incident en concours. Mon cheval s’est arrêté et cela s’est mal passé. Une longue conversation s’en est suivie avec Stephan. Il avait besoin d’un commercial, car celui qui était alors en poste venait de partir. Dix jours après avoir pris mes nouvelles fonctions, Stephan est revenu vers moi en me proposant d’entraîner ses filles. Je suis quelqu’un qui aime les nouveaux défis et j’ai toujours fait en sorte de les relever. C’est ainsi que je suis passé de l’autre côté.
Avant d'être coach, Farid Ladjouan a été cavalier et a évolué jusqu'au niveau 3*. © Sportfot
Vous êtes surnommé “l’homme aux multiples casquettes” de Stephan Conter. En dehors de celle d’entraîneur, quelles sont les autres ?
Chez Stephan, il faut savoir tout faire. Dès qu’il a besoin de quelque chose, qu’il s’agisse par exemple d’un client ou d’un cheval, je réponds toujours présent. J’entraîne quasi quotidiennement les six élèves que nous avons à la maison, en plus de trois cavaliers extérieurs. Je m’occupe aussi de toute la partie réseaux sociaux en ce qui concerne les chevaux, et j’ai d’ailleurs un bureau avec le reste de l’équipe. Je vérifie également chaque lundi les résultats des chevaux que nous avons vendus à travers le monde et ceux de nos cavaliers et élèves. Je suis évidemment aussi présent dès que les vétérinaires sont là. Puis s’il faut conduire le tracteur pour passer la barre, je suis aussi cet homme-là ! Même si je dois avouer que cela n’arrive pas souvent : le tracteur de Christophe, notre manager, est son petit bijou. Alors, pas touche !
“Au départ, je voulais être journaliste sportif, mais entre rester assis sur un banc et aller en concours le choix a été vite fait !”
Revenons à votre parcours de cavalier. Comment êtes-vous devenu un homme de cheval ?
Mon père travaillait pour l’UNICEF, alors, nous voyagions beaucoup, partout dans le monde. Nous avons un jour posé nos bagages à Kinshasa (au Congo, ndlr), où il y avait un centre équestre. À l’occasion de l’anniversaire d’une amie, nous avons pu faire des tours de poney et j’ai tout de suite trouvé l’activité très amusante. Quelques années plus tard, nous avons déménagé en Haïti, car ma grand-mère était malade et ma mère souhaitait être à ses côtés. Pour visiter la citadelle, il fallait y aller à cheval. Après m’être renseigné, j’ai pu commencer à prendre des cours dans le centre équestre d’Henfrasa. Ce dernier organisait un stage de deux semaines à Wellington, aux Etats-Unis, où nous concourrions avec des chevaux loués sur place. J’avais déjà profité deux fois de cette expérience, quand, à mon troisième voyage, j’ai annoncé à mes parents que je ne voulais plus rentrer ! J’avais quinze ans et déjà la ferme intention de faire mes études là-bas. J’ai été hébergé et pris en charge par une famille colombienne, les Benitez. J’allais à l’école le matin et les après-midis étaient consacrées au travail d’écurie, afin de payer mes cours d’équitation. Au départ, je voulais être journaliste sportif. J’avais une facilité à apprendre les langues : j’en parle d’ailleurs six couramment. Mais entre rester assis sur un banc et aller en concours le choix a été vite fait ! Après dix ans sur place, j’ai eu envie de voir autre chose. J’ai donc atterri en France, grâce aux frères Lopez. D’abord en Normandie, à Sartilly, où ce fut un choc total : j’ai plus passé de temps en salle de traite qu’à cheval ! C’était en plein hiver et l’expérience fut, disons-le… originale. J’ai ensuite rejoint Grégory Rulquin, chez qui je suis resté un an. Pour poursuivre mon évolution, il m’a proposé d’aller chez son frère, Fabien. Après dix ans à travailler pour eux, Nelly (l’épouse de Fabien et notamment directrice de Jump’Est, ndlr) m’a presque mis dehors en me disant que je devais continuer à tracer ma route (rires). J’ai donc pris mes bagages et j’ai atterri en Allemagne. Cette première expérience a été horrible car à l’opposé de mon équitation. C’est finalement chez Eric Berkhof que j’ai rencontré un cavalier qui montait pour Stephan Conter et qui m’a proposé de venir faire un essai. Stephan a dû me voir monter en tout et pour tout trois minutes avant de demander ce que je voulais. Après lui avoir donné mes conditions, il m’a dit qu’il me rappellerait. Sans nouvelle de lui, j’ai décidé de prendre ma voiture pour me rendre à Bruxelles. J’habitais alors en France, à Metz. Le lendemain j’étais aux écuries, prêt à commencer, à la grande surprise de Stephan ! C’est comme cela que je me suis installé en Belgique en 2011.
Depuis 2011, le représentant d'Haïti a posé ses valises au sein des écuries Stephex. © Dirk Caremans / Hippo Foto
Que vous apporte votre bagage de cavalier dans vos missions quotidiennes ?
Il m’arrive encore parfois de monter les chevaux de mes élèves. Mon bagage d’ancien cavalier m’a permis d’avoir la chance de côtoyer des cavaliers comme Daniel Deusser, Kendra Claricia Brinkop, Petronella Andersson, Zoe et Emilie Conter ou encore Leah Stack. Avec et grâce à eux, je continue à apprendre tous les jours. Je prends un peu de chacun et cela m’aide à amener mes élèves le plus loin possible. Cela a notamment été le cas avec Emilie et Zoe pendant les années où je les ai eues sous mon aile. Enfin, surtout, le fait d’avoir été cavalier me permet d’avoir l’œil au moment d’essayer un cheval. Je me demande toujours si j’aimerais monter ce cheval. Si la réponse est oui, je n’hésite pas à pousser Stephan à l’achat (rires). À l’inverse, je n’ai aucun mal à dire le fond de ma pensée.
Le quadragénaire a longtemps eu sous son aile Zoé et Emilie Conter, dont il a assuré la progression vers le très haut niveau. © Sportfot
“Avec mes élèves, je vise la perfection pour s’en rapprocher au maximum et j’exige la performance”
Quelle est votre philosophie en tant qu’entraîneur ?
Honnêtement ? Je ne suis pas simple, voire assez dur. Cela peut s’expliquer par le fait qu’entraîner les filles de Stephan rimait avec obtenir des résultats. Nous n’allions pas en concours pour faire semblant. Peu importe le niveau d’épreuve, je suis toujours très exigeant avec mes élèves. Je vise la perfection pour s’en rapprocher au maximum et j’exige la performance. Il m’est arrivé de devoir m’adapter à certains élèves qui sont plus instagrameurs que compétiteurs. Ma philosophie est d’apporter à mes élèves tout ce que j’ai pu retirer de mes précédents entraîneurs, comme des différentes personnes qui m’ont aidé à devenir le cavalier que j’étais et l’homme de cheval que je suis maintenant. Si ce n’est plus encore !
Quelles sont, selon vous, les qualités essentielles d’un bon cavalier ? Et celles d’un bon cheval ?
Pour un cavalier, c’est le travail, la patience, la remise en question et la motivation. Pour un cheval, le plus important est le respect, la trajectoire et le galop. Si la base est bonne, le reste peut s’améliorer par le travail.
Celui qui rêvait d'être journaliste sportif se dit très exigeant avec ses élèves. © Sportfot
La seconde partie de cette interview est disponible ici.
Photo à la Une : Ici aux côtés de Daniel Deusser, Farid Ladjouan est un acteur clef du système Stephex depuis quinze ans. © Sportfot








