Notre site web utilise la publicite pour se financer. Soutenez nous en desactivant votre bloqueur de publicite. Merci !

“Je ne fais pas de transferts pour commercialiser des embryons ; mon plaisir, c’est de voir les résultats des croisements”, Jean-Luc Dufour (2/2)

Avec son fils, Alexandre, et sa belle-fille, Coline, Jean-Luc Dufour maîtrise toutes les étapes de la valorisation de ses chevaux, de leur conception à leurs six ou sept ans.
Reportages jeudi 19 mars 2026 Jocelyne Alligier

Formateur émérite de jeunes chevaux, le Normand Jean-Luc Dufour a développé depuis trente ans son propre élevage dont les produits s’illustrent sous l’affixe d’Argouges. À Vicq-sur-Mer, au nord du Cotentin, les poulains qu’il fait naître pour l’élevage familial, mais aussi pour des éleveurs hors sol comme Philippe Skalli, Kamel Boudra, et d’autres propriétaires français et suisses, grandissent tranquillement avant d’entamer leur formation de compétiteur au sein de la structure familiale, où son fils Alexandre prend le relai pour les sorties en compétitions. Fort de ce système d’élevage et de valorisation réfléchi au gré de l’expérience, ce fin connaisseur de l’histoire du cheval de sport porte un regard pertinent sur l’avenir de la filière.

La première partie de cet article est à (re)lire ici.

Un havre de prairies et de prestations prisés des éleveurs hors sol

Ces juments aux souches 5* voisinent désormais avec des compétitrices ayant elles-mêmes montré leurs qualités sur les plus beaux rendez-vous du circuit international. Ainsi, un autre pré héberge Jonka-A (Cardento) et AK’S Courage (Chepetto), respectivement propriété de Philippe Skalli et de Steve Guerdat, qui a racheté l’ancienne complice de Bryan Balsiger, sacrée en équipe lors du championnat d’Europe de Riesenbeck en 2021. Leur carrière sera désormais vouée à la reproduction, en transfert d’embryon. Avant de s’affirmer sous la selle de Fanny Guerdat-Skalli, Jonka-A a déjà eu deux produits dont Oscar-A (Harley VDL), récent quatrième du Grand Prix 5* de Hong Kong sous la selle de Sameh El Dahan. Jean-Luc Dufour confie qu’environ 40 % de son cheptel est constitué de pensionnaires à l’année. “Cette facette de mon activité est en développement depuis une dizaine d’années et j’ai beaucoup de demandes d’éleveurs hors sol, venus notamment de Belgique, mais je ne souhaite pas dépasser l’effectif actuel pour ne pas surcharger mes sols. Je ne veux pas que cela devienne une usine !”, abonde-t-il. “Je propose des pensions à l’année pour les poulinières, et beaucoup de poulains restent à l’exploitation pour leur formation. Le plus gros effectif est celui de Philippe Skalli, sous l’affixe des Sources, pour qui nous faisons naître et préparons les chevaux en compétition jusqu’à six ans. Ensuite, sa fille, Fanny, prend le relais, tandis que les chevaux qui semblent davantage destinés au circuit Amateur sont réorientés vers des clients de son écurie. Nous travaillons ensemble depuis une dizaine d’années. Philippe Skalli m’avait appelé pour me demander mon avis sur un cheval de la région, qu’il avait acheté et nous avons tissé des relations de confiance avant même de nous rencontrer. Je lui ai notamment conseillé d’acheter Freud de Kreisker (Taalex) aux ventes Nash. Je l’ai gardé jusqu’à l’année de ses six ans, en le montant sur le circuit SHF et en gérant sa carrière d’étalon, puis Fanny a pris la suite à sept ans et en CSI. Freud de Kreisker est un petit-fils de Betty de Kreisker (Muguet du Manoir), elle-même petite-fille de Magali. La boucle est bouclée !”, sourit l’éleveur.  

Entre autres stars, Jean-Luc Dufour héberge Ak's Courage, championne d'Europe par équipe en 2021, ainsi que Jonka-A, complice des plus belles heures sportives de Fanny Guerdat-Skalli et déjà mère du tout bon Oscar-A. © Jean-Louis Perrier

Sur le circuit réservé aux jeunes chevaux, Jean-Luc Dufour a fait la rencontre d’un certain  Kamel Boudra, qui y était alors speaker. Éleveur passionné, celui qui est la voix des sports équestres, voit désormais naître ses précieux “Villa Rose” en Normandie, tout comme d’autres naisseurs originaires de différentes régions françaises ou suisses. Outre de la qualité des herbages normands, ces éleveurs hors sols bénéficient du système mis en place par la famille Dufour et qui lui permet de jouir d’une autonomie quasiment totale dans toutes les étapes du développement d’un jeune cheval. “Nous avons notre propre centre d’insémination et de transfert. Cela nous évite de déplacer les juments, mais ce centre n’est ouvert qu’à nos reproductrices et celles stationnées sur place à l’année. Nous ne proposons pas de prestation de poulinage ou d’insémination pour les clients de passage. Je limite la circulation des juments, et si une arrive de l’extérieur, je la mets en quarantaine pour éviter tout risque”, éclaire l’éleveur à l’affixe d’Argouges. “Il y a quatre ans, ma belle-fille, Coline, a passé son diplôme d’inséminatrice et c’est elle qui gère le centre. Elle fait aussi partie de l’équipe des cavaliers. Je monte encore un peu en concours, mais c’est surtout mon fils, Alexandre, qui valorise les chevaux. Je me concentre davantage sur l’élevage. Nous avons aussi cinq salariés. C’est une charge importante mais nécessaire pour notre bon fonctionnement.” 

À l'élevage d'Argouges, tout est pensé pour maîtriser chaque maillon de la chaîne, de la naissance à la formation des talents de demain. © Jean-Louis Perrier

Fin février, les boxes affichaient complet avec le maximum de soixante chevaux, même si cet effectif sera éphémère. “Nous avons rentré quelque trois ans pour les tester, mais ils vont rapidement retourner aux champs. De même, les quatre ans ne vont faire que quelques parcours, la finale de Fontainebleau est rarement un objectif pour cette génération”, reprend Jean-Luc Dufour. “Cette année, les chevaux au travail les plus âgés ont six ans : tous ceux âgés de sept ans et plus ont été vendus. Je propose toujours quelque trois ans aux ventes Nash, mais les chevaux sont vendus surtout lorsqu’ils sont valorisés en compétition. Je ne fais pas de transfert pour commercialiser des embryons, ce n’est pas du tout mon truc. Ce qui m’intéresse, c’est de voir les résultats des croisements, c’est mon plaisir ! Nous vendons assez peu avant trois ans. Il m’est arrivé de vendre quelques poulains sous la mère, mais jamais d’embryon.”

En 2022, à huit ans, Ehllo d'Argouges terminait dixième de la finale réservée aux Jeunes Chevaux à Aix-la-Chapelle, après un bon sans-faute en première manche avec Jana Wargers. © Mélina Massias



Un regard d’expert apprécié

Les éleveurs qui font confiance au Normand apprécient aussi bien la conduite de son entreprise et sa philosophie d’homme de cheval que son expertise bien utile pour les aider à évaluer leurs produits. “J’ai été juge du stud-book Selle Français pendant vingt-cinq ans et j’ai officié lors des approbations d’étalons, mais j’ai choisi d’arrêter car je ne me reconnaissais plus dans ce système. Je trouve qu’on sollicite trop de chevaux de trois ans avec le testage, qui est très compliqué et exigeant pour eux. J’aime bien le système de Zangersheide : le samedi soir, on sait si son cheval a une chance d’être approuvé ou non, et on peut donc décider de le refaire sauter le lendemain ou non. À trois et quatre ans, il peut être vu uniquement en liberté, et doit être obligatoirement monté à partir de cinq ans seulement. Par exemple, j’ai présenté Festival d’Argouges (Armitages Boy) sur une qualificative des mâles de trois ans, où il s’est bien classé, mais je trouvais qu’il avait besoin de vieillir, et je ne l’ai pas amené au testage. Il a été approuvé lors de la finale des cinq ans, ce qui ne m’a pas empêché de l’utiliser à quatre ans. Quand un étalon me plait, je ne regarde pas son stud-book (Freud de Kreisker est par exemple enregistré au stud-book du Selle Luxembourgeois, ndlr) ni s’il est approuvé ou pas ; ce n’est pas grave, il le sera plus tard ! Ce qui m’intéresse c’est de voir le fonctionnement du cheval, comment il se sert de son corps. Je passe beaucoup de temps à regarder les vidéos de concours. En général, j’utilise un étalon avec plusieurs juments, puis l’année suivante un autre, et si les croisements ont été concluants, il m’arrive d’y revenir. Il faut voir ce que l’étalon transmet vraiment, certains peuvent faire preuve de grandes qualités de compétiteur, mais les transmettre assez peu. Pour Festival, j’ai un peu de stock de paillettes et je vais y revenir car il est vraiment améliorateur”, révèle l’éleveur. Sur une production confidentielle, les premiers produits maison du fils d’Armitages Boy ont en effet montré de belles aptitudes sur leurs premiers parcours, à l’image de Kestendi d’Argouges (ISO 122). Mysty de l’Hallali, quatrième du championnat de France des trois ans Sport, a aussi été remarquée. 

Festival d'Argouges s'est classé jusqu'à 1,50m avec Abdelkebir Ouaddar et semble être un reproducteur intéressant à en croire son éleveur, Jean-Luc Dufour. © Jean-Louis Perrier

Son goût du jugement, Jean-Luc Dufour l’a aussi enrichi d’une expérience internationale. “J’ai été sollicité pour juger pendant le Dublin Horse Show. C’est très intéressant, car en plus du CSIO, il y a le championnat des jeunes chevaux, des trois ans, et des approbations d’étalons”, dépeint-il. “Je vais aussi au Mexique tous les deux ans pour leur approbation d’étalons. Un intermédiaire avec qui j’avais travaillé lors d’une vente m’avait proposé d’occuper ce rôle. Afin d’éviter les problèmes de corruption, l’association des éleveurs mexicains avait décidé de faire appel à trois juges étrangers : un Français, un Allemand et un Néerlandais qui ne se connaissant pas. Même là-bas, je n’ai pas été dépaysé par les origines et j’ai été très impressionné par la qualité des étalons présentés. Pour le moment, les Mexicains sont essentiellement acheteurs : ils prennent le meilleur, ce qui donne une très belle moyenne, avec beaucoup d’homogénéité chez les chevaux. Je pense que dans quelques années l’Amérique Latine, la Colombie comprise, va produire des chevaux très concurrentiels pour le marché américain. Nous ne devons pas nous endormir si nous voulons conserver cette clientèle !” 

Plusieurs représentants de l'affixe d'Argouges, comme ici Esmee, ont arpenté et arpentent les pistes d'Amérique. © Sportfot

Au fil du temps, Jean-Luc Dufour a tissé son réseau pour être présent sur le marché international. Et il ne cache pas que la bonne réputation des “Argouges” est un atout non négligeable. “Nous vendons assez bien en envoyant des vidéos. Nous n’avons pas trop de clients amateurs, alors je travaille avec des personnes de confiance, comme Franck Anquetin, le père de Julien. Je lui confie des chevaux qu’il vend lorsqu’il a le bon client. Je ne suis pas très administratif et je ne fais pas de contrat : c’est une relation de confiance et cela fonctionne encore dans ce milieu !”, apprécie-t-il. “J’ai beaucoup travaillé avec Pierre Baldeck. Désormais, je continue avec Maxime, son petit-fils, qui est installé non loin de chez nous. C’est par son intermédiaire que nous avons vendu Festival d’Argouges à sept ans à Abdelkebir Ouaddar. Il y a quelque temps, j’ai également été contacté par le haras des Rosiers en Belgique, qui souhaitait voir des entiers de deux et trois ans. Ils sont venus et ont remarqué Madras d’Argouges (Cardento). Je leur ai dit que je n’étais pas trop vendeur car c’était le premier poulain que j’avais de cette jument, Tina van de Helle (une fille de Casall avec la très prisée Diamanthina van’t Ruytershof (Diamant de Semilly), excellente compétitrice, propre sœur d’Emerald van’t Ruytershof, et à l’origine d’une pléiade de produits, dont Le Blue Diamant van’t Ruytershof (Plot Blue) ou encore Herald van’t Ruytershof (Lord), ndlr). Mais en réfléchissant, je leur ai rapidement proposé un projet commun et le haras des Rosiers a acheté la moitié de Madras, dans le champ, sans même l’avoir vu sauter ! Depuis, il a été débourré et a effectué ses premiers sauts montés, qui étaient supers. Le haras des Rosiers est ravi de son choix ! Madras va désormais concourir à quatre ans, sans pression.” Sans doute le début d’une nouvelle belle aventure pour une nouvelle pépite made in d’Argouges !

Le styliste Ermitage d'Argouges se distingue régulièrement sous la selle de Caroline Devos-Poels. © Sportfot

Photo à la Une : Avec son fils, Alexandre, et sa belle-fille, Coline, Jean-Luc Dufour maîtrise toutes les étapes de la valorisation de ses chevaux, de leur conception à leurs six ou sept ans. © Jean-Louis Perrier