“Lorsque l’on ne vient pas du milieu équestre, faire des chevaux son métier n’a rien d’évident”, Cyrine Cherif (1/2)
Loin de la France, Cyrine Cherif, trente-trois ans, trace son chemin de cavalière. Installée au Qatar depuis plus d’une décennie maintenant, elle a récemment brillé sur la scène internationale, en remportant un Grand Prix 5* disputé à Doha avec son fidèle Triple T Calamando Blue, le 29 mars dernier. La plus belle victoire de sa carrière jusqu’à présent. Dans cet entretien, la cavalière française raconte la construction de son parcours au Qatar, entre la Fédération équestre du pays, Al Shaqab et ses propres écuries, Ajwad. De ses débuts, jusqu’à la formation de son piquet actuel, composé d’I'Am Moerhoeve's Princess, Easyboy de l’Aimant ou encore JImagine d’Armanville, elle revient sur une carrière façonnée à distance de l’Europe.
Comment décririez-vous votre enfance et vos débuts à cheval ?
Je suis née à Paris et j’ai grandi à Puteaux. J’ai découvert l’équitation à l’âge de huit ans, sans avoir aucun lien familial avec ce milieu, lors d’initiations poney organisées au haras de Jardy par mon établissement scolaire. Cela a été un vrai déclic. J’ai tout de suite voulu continuer. Ma mère m’a inscrite à l’Étrier de Paris, où j’ai commencé par un stage pendant les vacances. À partir de là, je n’ai plus arrêté. La première année, je montais deux fois par semaine, puis, très vite, ma passion a pris beaucoup de place et j’y allais quasiment tous les jours. J’étais devenue presque obsédée par les chevaux. Je passais beaucoup de temps à apprendre, à lire, à chercher des informations à leur sujet le soir. C’est comme ça que tout a commencé.
Avez-vous rapidement fait de la compétition ?
Oui, très rapidement. Ma coach au poney club de l’Étrier de Paris m’a proposé d’intégrer l’équipe de compétition en Shetland. Cela s’est fait au bout d’environ un an de pratique. J’ai tout de suite accroché et les résultats ont suivi.
Cyrine Cherif a débuté la compétition très rapidement après ses premiers pas en selle, notamment à poney. © Sportfot
Y a-t-il un poney ou un cheval qui a marqué votre jeunesse ?
Oui, plusieurs chevaux ont beaucoup compté à mes yeux. Mon premier poney s’appelait Imperator. Je l’ai eu à douze ans, lorsque je montais à Mesnil-le-Roi. J’ai surtout fait du loisir sportif avec lui. Ensuite, sur les conseils de mes entraîneurs, nous avons acheté Laudanum Bleu (Thunder du Blin x Dunixi), avec lequel j’ai réellement commencé à progresser en Grand Prix Poneys et à participer aux championnats de France. Le passage à cheval s’est fait avec Ilton de la Luth (Nidor Platiere x Jasmin), puis avec Parkhall Impact (Master x Ballinvela Boy), une jument avec laquelle j’ai gagné un Grand Prix Junior et atteint les épreuves à 1,40, 1,45m. À cette période, j’étais encadrée par Thierry Rozier et Patrick Caron, qui ont structuré mes débuts à cheval.

La jument ISH Parkhall Impact a été l'une des complices les plus marquantes de l'amazone à ses débuts. © Sportfot
“Nous avons immédiatement été séduits par l’énergie du Qatar, les opportunités qui s’y développaient et l’importance accordée au sport”
En quoi ces entraîneurs ont-ils été déterminants dans votre progression ?
J’ai d’abord travaillé environ six mois avec Thierry Rozier, une période courte mais très marquante. Il était très attentif aux détails et à l’image du cavalier. Il m’a aussi aidée sur des aspects techniques, notamment dans ma position à l’obstacle ; j’avais tendance à écarter les genoux. J’ai ensuite surtout travaillé avec Patrick Caron, de mes quinze à mes dix-huit ans. Il m’a énormément apporté dans la construction de mon travail à cheval. C’est une personne très exigeante et méticuleuse. Il m’a appris à prêter attention à des détails essentiels, comme la qualité du sol, la préparation du cheval, la rectitude. Il m’a surtout transmis une idée : ne pas brûler les étapes et valider chaque niveau avant de passer au suivant. C’est une approche que j’applique encore aujourd’hui, notamment avec les jeunes chevaux.
En 2011, vous partez au Qatar. Pouvez-vous expliquer le contexte à cette époque ? Pourquoi partez-vous à Doha ?
Avec ma mère et mon frère, nous étions très attirés par le Moyen-Orient. Nous y voyagions régulièrement et passions souvent nos vacances à Dubaï. Puis, un jour, nous avons découvert le Qatar. Nous avons immédiatement été séduits par l’énergie du pays, les opportunités qui s’y développaient et l’importance accordée au sport. L’idée de nous installer là-bas est alors née assez naturellement. À l'époque, je travaillais dans les restaurants familiaux à Paris. Je n’avais pas fait d’études après mon baccalauréat. Une fois la décision prise, tout s’est enchaîné très vite. Nous avons vendu ce que nous avions en France et, en l’espace de trois mois, nous avons déménagé à Doha. Nous sommes arrivés en novembre 2011, quelques semaines après mes dix-neuf ans. Dans un premier temps, j’ai surtout aidé ma mère à lancer son restaurant au Qatar.
Dès 2011, Cyrine Cherif a bâti sa vie au Qatar. © Sportfot
À quel moment avez-vous compris que vous vouliez faire de l’équitation votre métier ?
J’en ai toujours eu envie au fond de moi, mais lorsque l’on ne vient pas du milieu équestre, on est aussi confronté à la réalité : faire des chevaux son métier n’a rien d’évident. Vers dix-huit ans, j’ai traversé une période où j’avais besoin de prendre du recul. Nous avons vendu ma jument et j’ai arrêté de monter pendant environ un an et demi. J’avais envie de découvrir autre chose, de profiter davantage de ma jeunesse et de me consacrer au monde de l’entreprise. C’est à mon arrivée au Qatar que l’envie de reprendre est venue. Quelque temps après mon installation, en me rendant à la Fédération, où se retrouvaient les cavaliers du pays, l’entraîneur Karl Schneider m’a proposé de monter quelques chevaux. Dès que je me suis remise en selle, j’ai eu un déclic. Je me suis dit : “En fait, je ne veux plus jamais arrêter”. C’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était vraiment ce que je voulais faire de ma vie.

L'arrivée de Cyrine Cherif au Qatar a aussi coïncidé avec sa volonté de reprendre sérieusement sa carrière de cavalière et de faire de sa passion son métier ! © Sportfot
“Le Qatar attire beaucoup d’intervenants de premier plan, ce qui m’a permis d’avoir accès à des enseignements que je n’aurais peut-être pas eus aussi facilement si j’étais restée en Europe”
Comment s’est passée votre installation personnelle et en tant que cavalière là-bas ?
À mon arrivée au Qatar, j’ai commencé à faire travailler une dizaine de montures à la Fédération, principalement des chevaux compliqués ou peu demandés. Cela m’a permis de retrouver rapidement le rythme et de me remettre à niveau. Progressivement, j’ai commencé à monter pour différents cavaliers, notamment pour Bassem Hassan Mohammed (au départ des Jeux équestres mondiaux de Caen en 2014, des Jeux olympiques en 2016, lauréats des Grands Prix du Longines Global Champions Tour et Doha et Monaco en 2017 et 2014, et notamment seizième de la finale Longines de la Coupe du monde de Las Vegas en 2015, ndlr) et Ali Al Rumaihi (seizième des Jeux de Rio en 2016, ndlr), puis pour des propriétaires, tout en continuant mon travail à la Fédération jusqu’en 2016. Cette année-là, j’ai rejoint Al Shaqab en tant que coach, avec l’envie de relever un nouveau défi.
Deux chevaux ont particulièrement compté dans la concrétisation de ma place de cavalière au Qatar. L’un d’eux s’appelait Gerlin (vd Waterkant, Aertbreaker x First Bride, ndlr). C’était un cheval de club qui s’arrêtait, et ensemble, nous avons sauté des parcours à 1,45m et des épreuves qualificatives sur le circuit de la Coupe du monde ! Après cela, on me l’a repris. J’ai continué la compétition avec Brennus Villelongue (Popstar Lozonais x Calypso d’Herbiers, un Selle Français Originel frère utérin de la compétitive et généreuse Utopie Villelongue, ndlr), un cheval que j’ai acheté en Europe avec mes économies. Avec lui, j’ai fait de belles épreuves, jusqu’à l’Emir’s Sword (un rendez-vous équestre majeur au Qatar, ndlr).
La jeune trentenaire a vécu une belle aventure aux rênes de Gerlin vd Waterkant. © Sportfot
Concrètement, qu’est-ce que travailler à Al Shaqab vous a apporté ?
Énormément. Cette expérience m’a permis de me former à la fois comme cavalière et comme enseignante. J’y ai notamment obtenu mon diplôme de coaching niveau 2 homologué par la Fédération équestre internationale (FEI) et j’ai appris à transmettre, ce qui était complètement nouveau pour moi. En parallèle, je donnais également des cours particuliers dans d’autres écuries. Et Al Shaqab fait régulièrement venir des entraîneurs de très haut niveau, ce qui représente une formidable opportunité d’apprentissage. J’ai notamment été entraînée par Cédric Triolet, mais nous avons aussi eu la chance de côtoyer des cavaliers de renommée internationale à l’image de Martin Fuchs. Le Qatar attire beaucoup d’intervenants de premier plan, ce qui m’a permis d’avoir accès à des enseignements que je n’aurais peut-être pas eus aussi facilement si j’étais restée en Europe.
Cyrine Cherif a aussi présenté en compétition Brennus Villelongue, un frère utérin d'Utopie Villelongue. © Sportfot
“Dès les premières séances avec Triple T*Calamando Blue, j’ai senti qu’il avait quelque chose de spécial”
Vous avez co-fondé l’écurie Ajwad. Comment est né ce projet ?
Tout a commencé lorsqu’une famille du Qatar, passionnée par l’équitation et très présente sur les concours nationaux, a remarqué mon parcours. Ils m’ont expliqué qu’ils avaient été sensibles à mon travail et à ma manière d’évoluer à cheval. Ils se sont alors demandé ce qui pourrait être accompli si j’avais l’opportunité de monter un cheval disposant du même potentiel et des mêmes ambitions sportives que moi. Ensuite, les choses se sont développées naturellement. Dès les premières expériences ensemble, il y a eu une vraie harmonie entre les chevaux, l’équipe et moi. Les résultats ont progressivement suivi, ce qui a conforté tout le monde dans l’idée que ce projet avait un réel avenir. Ils ont donc souhaité acquérir d’autres chevaux et structurer le projet sur le long terme. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer une véritable équipe, réunissant les différents chevaux et moi-même en tant que cavalière. Aujourd’hui, nous souhaitons continuer à progresser, à participer à de belles compétitions et découvrir tout ce que ce sport peut offrir. Et au-delà des résultats, je dirais ce qui nous motive avant tout, c’est la passion commune pour les chevaux et l’envie de vivre pleinement cette aventure sportive.
Comment fonctionne l’accès aux propriétaires et aux chevaux lorsqu’on est cavalière expatriée au Qatar ?
La priorité est donnée aux cavaliers qataris, ce qui est tout à fait normal puisqu’il s’agit de leur pays. En tant qu’expatriée, j’ai toujours compris cette réalité. Cela peut parfois rendre plus difficile l’accès à certains propriétaires ou à certaines opportunités, mais c’est quelque chose dont j’avais conscience en m’installant ici. Avec le recul, je mesure surtout la chance que j’ai eue. J’ai pu monter beaucoup de chevaux, participer à de nombreux concours et évoluer dans un environnement très riche sportivement. Je suis également très reconnaissante envers mes propriétaires, qui m’ont fait confiance et soutenue tout au long de mon parcours.

Au Qatar, Cyrine Cherif semble avoir trouvé le bon équilibre pour accomplir ses objectifs et ses rêves. © Lukasz Kowalski / Doha Equestrian Tour
La seconde partie de cette interview sera disponible jeudi sur Studforlife.com…
Photo à la Une : En mars, Cyrine Cherif a récolté les premiers fruits du travail engagé depuis trois ans avec le talentueux Triple T*Calamando Blue. © Sportfot

