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“Le fait d’évoluer au Qatar, loin des circuits européens, peut parfois donner l’impression d’être moins visible, surtout en tant que cavalière française”, Cyrine Cherif (2/2)

“J’ai vraiment savouré ma victoire dans le Grand Prix 5* de Doha quand je me suis retrouvée seule avec Calamando, en balade, le surlendemain”, dit notamment l’amazone française dans cette interview.
Interviews jeudi 25 juin 2026 Camille Pineau

Loin de la France, Cyrine Cherif trace son chemin de cavalière. Installée au Qatar depuis plus d’une décennie maintenant, elle a récemment brillé sur la scène internationale, en remportant un Grand Prix 5* disputé à Doha avec son fidèle Triple T*Calamando Blue, le 29 mars dernier. La plus belle victoire de sa carrière jusqu’à présent. Dans cet entretien, la cavalière française raconte la construction de son parcours au Qatar, entre la Fédération équestre du pays, Al Shaqab et ses propres écuries, Ajwad. De ses débuts, jusqu’à la formation de son piquet actuel, composé d’I'Am Moerhoeve's Princess, Easyboy de l’Aimant ou encore Jimagine d’Armanville, elle revient sur une carrière façonnée à distance de l’Europe.

La première partie de cette interview est à (re)lire ici.

Vous avez remporté votre premier Grand Prix 5* aux rênes de Triple T*Calamando Blue (Calmando x Chacco-Blue). Quelle est son histoire ?

L’histoire est assez simple. En décembre 2022, je suis chez moi et je vois sauter, sur Instagram, un cheval qui va être vendu aux enchères. Par réflexe, j’envoie la vidéo à ma propriétaire. Elle me propose alors de participer à la vente. Nous avons remporté l’enchère et Calamando a rejoint les écuries en février 2023. Il avait alors sept ans. Dans un premier temps, un autre cavalier de l’écurie l’a monté, dans l’idée de compléter l’équipe Ajwad. Mais l’expérience n’a pas été concluante, et je l’ai donc récupéré environ un mois plus tard.

Comment décririez-vous sa personnalité ?

Au début, Calamando était un cheval assez sensible, parfois même un peu débordant d’énergie. Il pouvait avoir beaucoup de sang, et nécessitait d’être canalisé. Mais une fois face aux barres, il faisait toujours son travail. C’est un cheval qu’il faut apprendre à comprendre et à gérer avec finesse. De mon côté, j’ai toujours aimé les chevaux sensibles et je prends le temps d’analyser leur caractère, leurs réactions, leurs préférences. Dès les premières séances, j’ai senti qu’il avait quelque chose de spécial.

Depuis ses premiers pas sur le dos de Triple T*Calamando Blue, il y a trois ans, Cyrine Cherif ressent "quelque chose de spécial". © Lukasz Kowalski / Doha Equestrian Tour

“Depuis ma victoire en Grand Prix 5* à Doha, j’ai le sentiment d’être davantage dans le radar de la Fédération et d’avoir gagné en crédibilité”

Quand vous regardez ce que vous avez accompli ensemble, que ressentez-vous ?

Ce qu’on a construit ensemble est vraiment génial ! J’y suis allée progressivement avec lui. On a commencé sur des épreuves à 1,10m, puis on est allé vers 1,40m. C’est un cheval qui aime particulièrement sauter sur l’herbe. En 2024, nous avons notamment remporté une épreuve de Six Barres en franchissant 1,70m. Après ça, ses propriétaires ont vraiment compris son potentiel. Nous avons alors continué d’évoluer jusqu’aux épreuves à 1,50m, avec parfois des hauts et des bas. Cette saison, j’ai pu l’engager sur son premier parcours à 1,55m, lors du Grand Prix Hermès à Doha, où il termine sans-faute avec une barre au barrage. La manière dont il a sauté ce jour-là m’a vraiment marquée. J’ai compris que nous étions prêts pour la suite.

Le 29 mars, Doha a été le théâtre du plus beau succès en date de votre carrière. Qu’est-ce que cette victoire a représenté pour vous ?

Il a sauté cette épreuve avec une aisance remarquable. Sur le moment, j’ai eu du mal à réaliser ce qui venait de se passer. C’était un Grand Prix 5*, à 1,60m ; prendre conscience qu’on venait de gagner m’a demandé un peu de temps. D’autant plus avec un cheval que je monte depuis ses sept ans et pour qui il s’agissait de la première véritable épreuve à cette hauteur ! C’était une victoire très forte en émotions. Je l’ai vraiment savourée quand je me suis retrouvée seule avec Calamando, en balade, le surlendemain. On était dans notre bulle et j'ai pu mesurer ce que nous venions de vivre.

La trentenaire, qui rêve de disputer des Coupes des nations dans un futur proche, a mis quelques jours à réaliser qu'elle avait gagné son premier Grand Prix 5* avec Triple T*Calamando Blue, au printemps dernier. © Sportfot

Est-ce que cette victoire a marqué un tournant pour vous ?

Oui, clairement. Après ce Grand Prix, j’ai reçu de nombreux appels du monde entier pour acheter Calamando, et cela continue encore aujourd’hui, chaque semaine. C’est aussi une forme de reconnaissance, parce que c’est moi qui l’ai amené jusqu’à ce niveau. Il y a forcément une fierté dans cela. Cette victoire a également changé mon positionnement, notamment auprès de la fédération. J’ai le sentiment d’être davantage dans leur radar et d’avoir gagné en crédibilité. Le fait d’évoluer au Qatar, loin des circuits européens, peut parfois donner l’impression d’être moins visible, surtout en tant que cavalière française. Cette performance a permis de remettre un peu de lumière sur mon travail et mon parcours.

Aujourd’hui, quels sont les chevaux qui composent votre piquet ?

Actuellement, mon piquet de chevaux de compétition est composé de I'Am Moerhoeve's Princess (I Am Moerhoeve's Star, alias Zazu x Crown), Triple T*Calamando Blue, Easyboy de l’Aimant (Mylord Carthago x Korto Maltese), Jimagine d’Armanville (Diarado x Kannan) et Easy Casarola (Casallco x Corland). À côté, nous avons également plusieurs jeunes chevaux de deux, trois et quatre ans en formation, que nous prenons le temps de faire évoluer progressivement.

Pour le plus grand plaisir de sa cavalière, I'Am Moerhoeve's Princess est de retour en piste, après avoir passé un an loin de la scène internationale. © Sportfot



“Ces trois dernières années, Marcus Ehning et Jan Symons m’ont particulièrement aidée à franchir un cap dans ma carrière”

Quel genre de relation entretenez-vous avec vos chevaux ?

Mes chevaux sont un peu ma famille. Quand je suis en déplacement, je ne me sens pas vraiment chez moi s’ils ne sont pas là. Au quotidien, j’ai besoin de savoir qu’ils vont bien, dans leur corps comme dans leur tête. Cela passe par les écouter et respecter leur rythme. La relation de confiance se construit dans le travail quotidien, en leur demandant des choses simples et en m’adaptant à chaque personnalité. Easyboy, par exemple, est très sensible et demande beaucoup de délicatesse, tandis qu’Easy Casarola est plus joueur, un peu espiègle, mais devient très fiable dès qu’on pose un cadre clair. Je cherche toujours un équilibre entre leurs attentes et les miennes. Et je ne vais jamais dans l’excès. Si une séance ne fonctionne pas, je préfère arrêter et reprendre le lendemain. C’est cette confiance mutuelle qui, selon moi, permet aussi d’obtenir de bonnes performances.

Comment travaillez-vous vos chevaux au quotidien ?

Le quotidien des chevaux est assez structuré et repose beaucoup sur l’alternance entre le travail et la récupération. Le matin, ils passent par le marcheur, le paddock ou le travail monté, selon les jours, tandis que l’après-midi est davantage consacré aux soins et à la récupération. Au Qatar, comme les chevaux ont moins accès au paddock, je peux parfois les monter deux fois dans la journée. Je privilégie alors un travail sur le plat le matin, avec un focus sur les bases et de longues sorties au pas l’après-midi. Et quand nous sautons, ce n’est jamais très haut. Le lendemain d’une séance de saut, je privilégie le stretching, le travail de souplesse et la décontraction, aussi complété par de la longe.

Cyrine Cherif trace sereinement sa voie. © Sportfot

Quelles sont les personnes qui vous entourent et vous accompagnent au quotidien dans votre vie de cavalière ?

Je suis entourée d’une équipe formidable. Au Qatar, je travaille depuis plusieurs années avec deux grooms de confiance, et lorsque je suis en Europe, je peux compter sur une autre équipe tout aussi investie. Leur rôle est essentiel pour assurer le bien-être et le suivi de mes chevaux. Je collabore également avec plusieurs vétérinaires, maréchaux-ferrants et autres professionnels au Qatar comme en Europe. J’ai aussi la chance d’être accompagnée par un très bon ostéopathe au Qatar. Mon agent est également présent au quotidien. Et je peux, bien sûr, compter sur ma famille, et en particulier ma maman, qui m’a accompagnée pendant de nombreuses années sur les terrains de concours. Mes amis et mon conjoint sont aussi d’un soutien précieux dans cette aventure. Enfin, les entraîneurs avec lesquels j’ai travaillé ont joué un rôle important dans mon évolution. Ces trois dernières années, Marcus Ehning et Jan Symons m’ont particulièrement aidée à franchir un cap dans ma carrière. Le sport équestre est avant tout un travail d’équipe, et je suis reconnaissante envers toutes ces personnes.

"Le rôle de l'équipe qui m'entoure est essentil pour assurer le bien-être et le suivi de mes chevaux", souligne la trentenaire. © Sportfot

“J’aimerais participer à des Coupes des nations”

Depuis que vous êtes au Qatar, avez-vous trouvé que le milieu équestre était vraiment différent de celui en Europe ?

Pour les amateurs, j’aurais aimé voir se développer un système plus structuré, un peu à l’image des galops en France pour donner de bonnes bases de connaissances aux cavaliers. J’ai d’ailleurs participé à la création d’un curriculum à Al Shaqab, avec des niveaux et des examens, mais cela n’a pas été ancré à l’échelle de la Fédération pour devenir réellement obligatoire. Pour les professionnels, c’est assez similaire à l’Europe ; nous avons tout ce qu’il faut pour le bien-être des chevaux. Pour le reste, le Qatar offre un excellent cadre de vie. Le circuit national est très bon, les infrastructures de qualité, les écuries modernes et climatisées. C’est aussi un milieu assez soudé, où les cavaliers se connaissent bien, ce qui est toujours agréable. Dans mon organisation, je passe l’hiver au Qatar et l’été en Europe.



Quels sont vos objectifs sportifs en ce moment ?

J’aimerais participer à des Coupes des nations. Ce serait déjà une belle étape. Ensuite, je cherche surtout à confirmer le niveau atteint avec mes chevaux. Calamando a déjà évolué sur des épreuves à 1,55 et 1,60m, et j’aimerais continuer à le présenter régulièrement sur ce type de parcours. Princess revient progressivement après une blessure, et j’espère la revoir rapidement sur de belles épreuves. Easyboy, de son côté, doit pouvoir s’installer sur des parcours autour d’1,50 voire 1,55m. L’idée est de gagner en régularité.

Easyboy de l'Aimant constitue un atout précieux au sein du piquet de Cyrine Cherif. © Pixels Events

Comment vivez-vous le contexte actuel au Moyen-Orient ?

Nous sommes tous conscients de la situation, mais le Qatar a particulièrement bien géré cet état d’urgence pour ses résidents. Nous avons, certes, entendu des alarmes et vu des missiles, mais la vie a continué malgré tout. Je remercie d’ailleurs les autorités qataries de nous avoir protégés et de nous avoir si bien informés lors de ces temps compliqués. De mon côté, je me sens en sécurité, mon quotidien n’a pas été bouleversé.

En complément de votre activité de cavalière, vous avez créé Theshowjumpingblogun support où vous partagez notamment des idées d’exercices pour les cavaliers et qui regroupe plus de soixante mille followers sur Instagram. D’où vous est venue cette idée ?

L’idée est née de l’envie de partager ce que je fais au quotidien et ce qui peut être utile aux autres cavaliers. Je me suis demandé ce que je pouvais apporter de concret, et j’ai pensé aux exercices que je réalise avec mes élèves. J’ai lancé le projet en 2016, d’abord de manière artisanale, avec des schémas dessinés. Désormais, nous faisons des vidéos, des collaborations. J’avais aussi envie d’aborder des sujets liés au bien-être du cheval, qui me tiennent particulièrement à cœur. Aujourd’hui, une personne m’aide pour gérer le compte, parce qu’il commence à y avoir une grosse communauté. Mais l’objectif n’a jamais été les chiffres : c’est avant tout le partage et le travail autour des chevaux.

Forte de sa victoire dans un Grand Prix 5* à Doha en mars, la Française espère confirmer dans les mois à venir ! © Lukasz Kowalski / Doha Equestrian Tour

Photo à la Une : “J’ai vraiment savouré ma victoire dans le Grand Prix 5* de Doha quand je me suis retrouvée seule avec Calamando, en balade, le surlendemain”, dit notamment l’amazone française dans cette interview. © Lukasz Kowalski / Doha Equestrian Tour