En début d’année sortait l’ouvrage de Samuel Benibre, ‘‘De l’autre côté des rênes’’. Un texte édité aux éditions Lavauzelle, soucieux de questionner la relation de l’homme et du cheval dans la pratique et l’apprentissage de l’équitation. Un texte, surtout, qui s’est voulu informatif sans être culpabilisant ; observateur sans jugement ; explicatif et bienveillant. Derrière ce discours mature et objectif, Samuel Benibre interpelle du haut de ses dix-huit ans. Alors qu’il s’apprête à passer son baccalauréat dans quelques semaines, le jeune homme revient sur la genèse de cette publication, son but et sa conception de l’équitation.
Quel était votre but au moment de la rédaction de votre ouvrage ? Quel message souhaitiez-vous faire passer ?
Au départ, ce livre n’était pas du tout voué à être publié. En fait, j’avais fait la rencontre d’un poney Connemara, Alto, qui était assez compliqué. Il était notamment très grégaire et c’était très difficile de construire une relation avec lui, ne serait-ce que de réaliser du travail à pied. Dès lors, j’ai commencé à me poser beaucoup de questions et je suis allé chercher des réponses. Comme je vise des études de vétérinaire après mon bac, je me suis aussi questionné autour de la santé et de l’idée du bien-être. À partir de là, j’ai pensé qu’il fallait peut-être définir ce qu’était le bien-être équin sans tomber dans l’anthropomorphisme, c’est-à-dire sans attribuer au cheval des émotions, des raisonnements ou des besoins purement humains, mais plutôt en essayant de comprendre l’animal pour ce qu’il est réellement, avec son fonctionnement et ses besoins propres. Toutes ces questions ont découlé sur d’autres questions et cela a donné ce manuscrit. Puis, en mars 2025, j’ai eu la chance de pouvoir animer une conférence au Salon du cheval d’Albi pour présenter ce que j’avais entrepris. Comme les retours étaient positifs, j’ai finalement contacté les éditions Lavauzelle, qui ont proposé de m’éditer. Je voudrais noter que derrière un projet comme celui-ci, il y a toujours beaucoup de personnes, parfois visibles, parfois invisibles, mais toutes importantes.
Quels sont les experts, scientifiques et autres professionnels vers lesquels vous vous êtes tourné pour mener à bien votre ouvrage et répondre aux questions que vous posez tout au long de votre manuscrit ?
Pendant longtemps, je n’ai dit à personne que j’écrivais un livre. Je me suis énormément documenté à travers des ouvrages, des publications scientifiques, des articles de presse, mais aussi des textes plus officiels, comme le ‘‘Guide de bonnes pratiques pour l’application des engagements de la Charte pour le bien-être équin’’, publié en 2018, ou encore certains passages du ‘‘Code sanitaire pour les animaux terrestres’’. Beaucoup d’articles vétérinaires américains m’ont également aidé, notamment sur les sujets liés à la locomotion, à la douleur, au comportement équin ou encore à la compréhension des signaux de stress et d’inconfort chez le cheval. J’ai essayé de croiser différentes sources afin de garder une réflexion la plus nuancée et la plus cohérente possible. J’ai aussi pu rencontrer et interviewer des professionnels qui ont nourri ma réflexion. Je pense, notamment, à Andy Booth, mais aussi à Marie Gazel, bit et bridle fitter, Clotilde Duguet, ostéopathe, ou encore Kenza Serra, podologue et maréchale-ferrante. Toutes ces discussions m’ont apporté des visions différentes, parfois complémentaires, parfois opposées, mais toujours enrichissantes. Et puis, une grande partie de mes réponses sont venues de choses très simples : documentaires, podcasts, vidéos, mais, surtout, du temps passé à regarder et essayer de comprendre les chevaux au quotidien. Je pense même que les chevaux eux-mêmes ont été les véritables déclencheurs de mes questionnements et, d’une certaine manière, mes premiers “professeurs”. Enfin, mes deux mentors, mon coach et sa femme, la propriétaire des écuries, sont aujourd’hui de véritables modèles qui m’aident au quotidien dans ma réflexion et ma manière d’aborder le cheval. Je n’oublie pas non plus certaines cavalières de mes écuries qui, à travers de simples discussions, m’ont amené à réfléchir différemment et à mieux comprendre certains comportements ou certaines réalités autour du cheval.

Samuel Benibre lors de son tout premier concours. © Collection personnelle
Outre la rédaction de cet ouvrage – réalisé alors que vous n’aviez que dix-sept ans – vous avez également fondé Le Mag’Équestre, un média digital dédié aux disciplines équestres. Ce dernier vise-t-il à relayer le contenu de votre ouvrage de manière plus succincte ?
J’ai commencé le livre et Le Mag’Équestre à peu près en même temps, vers la fin de l’année 2023, début d’année 2024. Par contre, les deux ne traitaient pas du même sujet, Le Mag’Équestre étant initiatialement davantage axé vers le sport, notamment de haut niveau. De fait, j’ai pu constater que les lecteurs du livre étaient bien différents ce ceux du magazine. Concrètement, cela apporte davantage d’audience de parler du haut niveau… Quoi qu’il soit, j’avoue ne pas pouvoir tout combiner, notamment en cette année charnière pour mes études. J’ai donc mis un peu de côté le magazine digital, que je reprendrai cet été. Et, désormais, je pense l’orienter davantage autour du bien-être, des méthodes émergentes, de tout ce qui est lié à la science, aux nouvelles entreprises autour du cheval et, un peu, aux coulisses du monde équestre.
Vous qui vous intéressez non seulement au bien-être, mais aussi au haut niveau, pensez-vous que bien-être équin et compétition soient conciliables ?
C’est justement une question que je suis vraiment en train de me poser, car mon âme d’enfant aime toujours le sport de haut niveau, notamment le saut d’obstacles, mais les études scientifiques que j’ai pu lire me mènent à dire que le sport de haut niveau, comme il se pratique actuellement, n’est pas forcément totalement adapté au cheval. Certaines grandes compétitions ont ainsi lieu en pleine ville, sans aucun espace de liberté où les chevaux peuvent bouger librement ou brouter de l’herbe ; d’autres nécessitent des heures entières de transport dans des avions. Ce n’est pas de la maltraitance en soi, mais ces circonstances ne placent pas les chevaux dans leur milieu de vie naturel et rendent donc difficile un état de bien-être des chevaux. Après, cela reste temporaire, mais on pourrait sans doute encore améliorer les conditions d’accueil et de règlementation des compétitions pour aller toujours dans le sens du cheval. Je pense, par exemple, aux tournées sur plusieurs semaines qui permettent aux chevaux d’être stationnés plus longuement dans une même écurie, un peu ‘‘comme à la maison’’, ce qui génère forcément moins de stress pour eux. Il reste une vraie réflexion à mener en ce sens.

Samuel Benibre avec Alto, poney Connemara considéré comme ''le cheval d’une vie'' et véritable déclencheur de l’écriture du livre. © Jaky Ducos
La chercheuse en éthologie Léa Lansade – qui travaille pour l’Institut du cheval et de l’équitation au sein de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, confiait en août dernier à Studforlife que ‘‘même si les conditions de vie des chevaux lors d’un concours ne sont pas parfaites pour assurer leur bien-être, si elles le sont à la maison, l’équilibre peut se faire’’. Cela rejoint sans doute ce que vous avancez ?
Oui, complètement. J’ai eu la chance de rencontrer Léa Lansade lors du Jumping de Bordeaux. Selon moi, elle a énormément apporté à la compréhension du cheval grâce à ses recherches et à son travail scientifique. De fait, l’idée du livre était aussi et vraiment de redéfinir correctement les termes liés à la notion de bien-être, pour éviter de tomber dans les extrêmes.
Comment, justement, réussit-on à apporter des connaissances raisonnées au milieu d’un flot ininterrompu d’informations pas toujours vérifiées sur les réseaux sociaux ?
C’est LA difficulté des réseaux sociaux : il faut vérifier ses sources. Personnellement, je pense que j’ai toujours été curieux. D’abord, j’évolue su sein d’une écurie très axée sur le bien-être du cheval. Mes deux mentors m’entourent vraiment. Dès que j’ai une question, je n’hésite pas à me tourner vers eux, par exemple. Finalement, que l’on veuille faire du saut d’obstacle ou monter en cordelette, je pense qu’il faut se poser les bonnes questions, car toutes les approches peuvent être délétères à leur manière. En fait, je pense que tout ce qui a trait au bien-être du cheval – et même au niveau des réseaux sociaux – découle de l’enseignement. Parce qu’il faut se l’avouer : chaque cavalier est passé par un centre équestre ou par un enseignant qui promeut une méthode qu’on lui a enseignée. Par conséquent, il faut partir de la base pour changer les mentalités.
Samuel Benibre lors d’une séance de dédicace au Salon du cheval d’Albi en 2026, sur le stand Lavauzelle. © Thierry Laffont
Quel accueil avez-vous reçu de votre ouvrage ? Et comment vous définissez-vous à travers votre livre ? Pour l’instant, je n’ai pas encore eu un grand nombre de retours, mais la majorité des critiques sont bonnes. Les lecteurs trouvent le livre complet, voire même de trop exhaustif pour certains. C’est vrai que j’ai tendance à fournir des explications. Cela vient du fait que je suis un parcours très scientifique. Je passe mon baccalauréat cette année, qui est orienté vers les mathématiques et la physique. Je souhaiterais ensuite entamer des études de vétérinaire. Je suis vraiment attiré par les sciences, donc j’essaie effectivement de toujours valider les idées que j’amène par un fait scientifique. Je me qualifierais donc de cavalier avisé qui communique des informations, mais certainement pas d’expert. Aux personnes qui se demandent encore s’ils doivent ou non lire mon livre, je leur dirais simplement qu’il est accessible et s’appuie sur de nombreuses sources que chacun peut retrouver, notamment en ligne ou dans des ouvrages spécialisés. Enfin, cet ouvrage n’a pas vocation à être figé, mais plutôt à être considéré comme un support de réflexion. Si j’ai une conviction aujourd’hui, c’est que plus ces sujets seront discutés, partagés et débattus, plus notre équitation pourra évoluer dans le bon sens.
À travers la lecture de votre ouvrage, on a le sentiment que vous refusez toute culpabilité et que vous cherchez surtout à être dans la bienveillance, même quand on se trompe...
Moi-même, je sais pertinemment que j’ai fait plein de choses qui allaient à l’encontre du bien-être du cheval. Par conséquent, cela ne sert à rien de critiquer les autres, car tout le monde commet des erreurs. Surtout quand on ne sait pas. Parfois, on ne se rend pas compte que nos actes sont négatifs pour le cheval. Par conséquent, la critique n’est pas constructive. C’est en essayant de mener les lecteurs à la réflexion que les choses évolueront. Souvent, c’est par méconnaissance que les gens vont à l’encontre du bien-être. Il faut se questionner et partir du principe que quelle que soit la discipline pratiquée, il faut favoriser en priorité le cheval. Chaque discipline doit s’adapter au cheval et non l’inverse. Enfin, il me semble important de rappeler qu’aujourd’hui, les cavaliers professionnels ont aussi une responsabilité d’exemplarité. Nous sommes dans une période où les mentalités évoluent et où notre sport doit évoluer avec elles. L’aspect économique prend parfois trop de place et peut, malheureusement, éloigner certains de l’essentiel : le respect du cheval et son bien-être. Pourtant, cette évolution peut être positive si chacun accepte de se remettre en question.
Photo à la Une : Samuel Benibre lors d’une table ronde au Salon du cheval d’Aveyron en septembre 2025. ©Entre Terres et Crinières