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Jean-Luc Dufour fait naître les nouveaux seigneurs d’Argouges (1/2)

Entouré de ses poulains, Jean-Luc Dufour s'épanouit dans un métier d'éleveur qu'il a toujours convoité.
Reportages mercredi 18 mars 2026 Jocelyne Alligier

Formateur émérite de jeunes chevaux, le Normand Jean-Luc Dufour a développé depuis trente ans son propre élevage dont les produits s’illustrent sous l’affixe d’Argouges. À Vicq-sur-Mer, au nord du Cotentin, les poulains qu’il fait naître pour l’élevage familial, mais aussi pour des éleveurs hors sol comme Philippe Skalli, Kamel Boudra, et d’autres propriétaires français et suisses, grandissent tranquillement avant d’entamer leur formation de compétiteur au sein de la structure familiale, où son fils Alexandre prend le relai pour les sorties en compétitions. Fort de ce système d’élevage et de valorisation réfléchi au gré de l’expérience, ce fin connaisseur de l’histoire du cheval de sport porte un regard pertinent sur l’avenir de la filière.

Le Cotentin, bras avancé du département de la Manche dans la mer éponyme, est une terre de tradition équestre, avec une belle part dédiée à l’élevage du cheval de sport. Jean-Luc Dufour y a fait sa place, même s’il n’est pas né dans une famille d’éleveurs. “Je suis venu à l’élevage parce que j’étais cavalier de jeunes chevaux et je me suis passionné pour les origines, les croisements. Mon père était cavalier amateur et mes sœurs ainées faisaient du concours. Je les ai suivies en débutant sur le circuit poney et j’ai décidé d’en faire mon métier”, débute-t-il. “J’ai eu beaucoup de chance car, tout jeune, je suis entré au haras de Baussy d’Alain Navet, qui m’a beaucoup appris. C’était un homme de cheval parfait, dans le sens où il savait tout faire avec les chevaux : les élever, les éduquer, les dresser, les commercialiser. Il castrait même lui-même ses poulains ! Je pense qu’il avait déjà une vision très moderne des croisements et il savait repérer les qualités des meilleures juments qu’il gardait à l’élevage, sans les mettre en concours pour ne pas avoir la tentation de les commercialiser. Quand je suis rentré de mon service militaire, j’ai eu l’opportunité de m’installer car mes beaux-parents prenaient leur retraite d’agriculteur. Pendant environ sept ans, jusqu’à ce qu’il cesse son activité, Alain Navet, qui n’avait plus de cavalier maison, m’a confié entre dix et quinze chevaux chaque année et cela m’a bien aidé pour commencer. Avec le recul, je me dis que j’aurai pu aller travailler à l’étranger pour avoir plus d’expérience, mais j’ai eu la chance de profiter d’opportunités et de construire mon projet.” 

Jean-Luc Dufour a façonné son paradis sur près de deux cents hectares de pâtures, permettant à ses chevaux de vivre pratiquement toute l'année dehors. © Jean-Louis Perrier

Au contact du père d’Éric Navet, double champion du monde lors des Jeux équestres mondiaux de Stockholm avec l’étalon maison Quito de Baussy (Jalisco B), Jean-Luc Dufour se prend de passion pour l’élevage. Sa carrière de formateur de jeunes chevaux, qui l’amène à fréquenter les nombreux éleveurs de la région, ne fait que renforcer cette vocation. À la tournure du millénaire, la réussite est au rendez-vous aux rênes des chevaux qui lui sont confiés, avec une fréquentation assidue de l’échéance de la Grande Semaine de Fontainebleau. “J’ai dû monter sur une dizaine de podiums, notamment avec des étalons des Haras Nationaux comme I Am Boy (Stewboy), Muriesco du Cotentin (Dollar du Murier), ou avec Loisir du Bocage (Aferco, également classé aux finales de Lanaken, puis bon gagnant sous couleurs italiennes, ndlr), mais je n’ai jamais réussi à obtenir un titre de champion de France”, s’amuse-t-il aujourd’hui. Parallèlement, son souhait de faire naître ses propres poulains prend forme dans le cadre familial. “Je me suis installé avec mon épouse, Angeline, qui est cavalière, non pas de concours, mais plus tournée vers les sorties en extérieur avec les chevaux, en reprenant les terres de mes beaux-parents lorsqu’ils ont pris leur retraite. Comme beaucoup d’agriculteurs normands, ils avaient une poulinière ou deux, mais les chevaux n’étaient pas du tout leur activité principale. Mes parents avaient aussi des terres maraîchères, et nous avons commencé avec soixante-dix hectares. Aujourd’hui, nous en avons deux cents ! Je voulais travailler en élevage extensif et pour cent cinquante chevaux d’élevage, c’est la surface nécessaire. Ils vivent pratiquement toute l’année dehors. J’ai pu reprendre il y a trois ans une ancienne exploitation de vaches laitières avec de grandes stabulations qui s’ouvrent sur les parcs, et l’hiver les poulains de l’année sont rentrés le soir. Les porteuses dont nous suivons le cycle ont une autre stabulation sur le site. Nous sommes sur des terrains sableux, qui sont porteurs, et comme les prés ne sont pas trop sollicités, avec un chargement de moins d’un cheval à l’hectare, nous n’avons pas besoin d’apporter des engrais ou d’autres intrants. Nos chevaux pourraient avoir un label biologique !”, détaille le Normand de cinquante-trois ans. “Il y a trois ans, j’ai acheté dix vaches allaitantes. Elles broutent les mêmes pâtures que les chevaux et je vois déjà une amélioration, car les bovins et les équins se complètent très bien.”

Jean-Luc Dufour a monté plusieurs étalons des Haras Nationaux, comme ici Muriesco du Cotentin. © Sportfot

Le Normand a aussi partagé un bout d'aventure avec une certaine Nasa, excellente complice de... Steve Guerdat, dont certaines juments coulent désormais des jours heureux à l'élevage d'Argouges ! © Sportfot

Au cœur de l’histoire normande

À quelques encablures de la mer, le “Grand Manoir”, belle bâtisse dont les origines remontent au XIIe siècle, abrite la famille Dufour et les équidés au travail dans les installations fonctionnelles qui ont poussé aux côtés d’un corps de bâtiment des anciens communs de la bâtisse. Jean-Luc Dufour est un passionné d’histoire et il a choisi l’affixe d’Argouges en référence à une importante seigneurie normande du Moyen-Âge, dont faisait partie ce manoir. À cinq minutes en voiture, un pré de vingt-cinq hectares est le domaine des poulinières sur le hameau d’Itheville. Le site est historique, non seulement par la présence d’un très beau manoir du XVe siècle, mais aussi par son lien avec la génétique du cheval de sport français. En effet, c’est ici qu’une large part de la base de l’actuel Selle Français a grandi. Jean-Luc Dufour explique : “Jules Houllegate avait ce pré en fermage et c’est là qu’est née, en 1940, Son Altesse (Vas y Donc), puis ses trois filles, Kavala (Ecossais), Libellule L (Foudroyant II) et Magali (Fra Diavolo), que l’on retrouve aujourd’hui dans les meilleures souches développées dans des élevage comme Thurin, Mesnil, Kreisker, Kerglenn …” 

Le "Grand Manoir" incarne l'histoire du lieu où s'est bâti le haras d'Argouges. © Jean-Louis Perrier



L’élevage d’Argouges fait bonne place au sang issu de ces matrones comme les produits de Toscane du Hequet (Opium de Talma), dont la mère, la grande performer Etoupe II (Quidam de Revel), ISO 161 en 2000, est une petite fille de Libellule L. Toscane du Hequet a notamment produit Boogy d’Argouges (Mozart des Hayettes), ISO 155 en 2025, champion de France Pro 2 en 2023 avec Camille Branchard, et Ehllo d’Argouges (Canturo), qui poursuit sa carrière internationale sous couleurs espagnoles. Le courant de Kavala, qui a fait souche à l’élevage de Thurin, est aussi bien présent. “Chaque année, j’essayais d’acheter une bonne pouliche sous la mère et la première a été Iris de Thurin (Verdi), de l’élevage de Jean Pottier, dont la quatrième mère est Kavala”, décortique Jean-Luc Dufour. “Iris a fait une bonne carrière (ISO 154 en 2003, ndlr) et j’aurai pu bien la vendre, mais j’ai fait le sacrifice de la garder pour l’élevage. C’est avec elle que nous avons commencé le transfert d’embryon pour sa première fille, Pléiade d’Argouges (Papillon Rouge), qui est désormais à la retraite chez nous. Le transfert d’embryon permet d’avancer plus vite, car on peut continuer à tester les juments en compétition. J’ai aussi remarqué que j’ai beaucoup moins de problèmes de fertilité et de risques chez les poulains avec des jeunes juments. Nous en sommes maintenant à la sixième génération de sélection ! J’ai finalement assez peu de poulinières ; nous avons conservé quelques-unes de nos juments de cœur, qui finissent à la retraite chez nous, mais nous privilégions la jeune génétique. Avec le transfert d’embryons, j’utilise des juments globalement entre deux et sept ans, et elles sont commercialisées ensuite, après leurs premières années de concours.” 

Boogy d'Argouges se montre particulièrement compétitif à 1,40m avec Camille Branchard. © Jean-Louis Perrier

C’est le cas de Giulia d’Argouges (Padock du Plessis), qui a été menée jusqu’à 1,50m par Alexandre Dufour, avec le dixième rang dans le Critérium Pro 1 en 2025, et acquise ensuite par Fanny Guerdat Skalli, avec qui elle poursuit sa route en CSI. Les premières filles de Giulia vont débuter sur le Cycle classique des quatre ans cette année, tout en assurant leur descendance par transfert d’embryons. La mère de Giulia, Adriana d’Argouges (Lauterbach), ISO 153 en 2016, avait suivi le même schéma. Cette lignée mène à une autre jument fondatrice du Selle Français : Olga (Juriste), notamment par sa petite fille Psyché (Jasmin), excellente reproductrice et mère, entre autres, de l’étalon du Haras National de Saint-Lô, Arpège Pierreville (Uriel), ISO 167 en 1996. “J’ai travaillé pour Georges Brohier, du haras de Pierreville, et, quand il a arrêté son activité en 2005, j’ai racheté ses poulinières”, raconte Jean-Luc Dufour. “C’est vraiment à partir de ces poulinières que notre élevage s’est économiquement développé.”

La toute bonne Giulia d'Argouges poursuit sa route avec Fanny Guerdat-Skalli. © Agence Ecary

Parmi elles, Mascotte Pierreville (Concorde), mère notamment de Qooper d’Argouges (Mozart des Hayettes) et Casper d’Argouges (Trésor), tous deux “Excellent” à cinq ans avant d’atteindre respectivement les ISO 152 et 147, et Mam’zelle Pierreville, qui, associée, à Lando, a donné Carlina d’Argouges, ISO 154 en 2025, année au cours de laquelle elle a obtenu plusieurs classements sur les épreuves intermédiaires de divers CSI 1 et 2*, après s’être imposée jusqu’à 1,45m avec William Whitaker. Ermitage d’Argouges (Armitages Boy) est quant à lui un fils de Fidji Pierreville (Rosire) et s’est classé jusqu’en Grand Prix 3* avec Caroline Devos-Poels, obtenant un ISO 149 en 2024. Assurément, Jean-Luc Dufour ne s’était pas trompé en rachetant ce lot de poulinières ! Tenant à avoir des souches très différentes, il a aussi acquis Uranie des Halles (Count Ivor), petite fille de Venue du Thot (Juriste), mère entre autres de l’étalon performer Le Tot de Semilly (Grand Veneur), qui, mariée à Quite Easy, a donné le jour à l’une des meilleures représentantes de l’affixe normand, la toute bonne complice de Sébastien Cavaillon, Sarah d’Argouges, plusieurs fois membre de l’équipe de France de concours complet et onzième du CCI 5*-L de Burghley, entre autres performances. Qorry Blue d’Argouges (Mister Blue) s’est aussi illustré sur les pistes internationales de complet avec Colleen Loach, qui a représenté le Canada aux Jeux olympiques de Rio et Tokyo ainsi qu’aux Jeux équestres mondiaux de Tryon. Expert sur les lignées maternelles, Jean-Luc Dufour s’intéresse aussi au tempérament de ses reproductrices : “Selon moi, ce sont surtout les mères qui transmettent le caractère. Avec certaines lignées au caractère franc et généreux, je n’hésite pas à utiliser des étalons un peu délicats. Tandis qu’avec d’autres souches, je fais plus attention.”

Sarah d'Argouges a fait briller l'affixe de Jean-Luc Dufour en concours complet sous la selle de Sébastien Cavaillon. © Dirk Caremans / Hippo Foto

La seconde partie de ce reportage sera disponible jeudi sur Studforlife.com…

Photo à la Une : Entouré de ses poulains, Jean-Luc Dufour s'épanouit dans un métier d'éleveur qu'il a toujours convoité. © Jean-Louis Perrier