“J’ai le sentiment que je suis une meilleure cavalière après m’être occupée de mes enfants et inversement”, Oda Charlotte Lyngvær (3/3)
En février 2025, lorsqu’elles obtenaient leur premier classement dans un Grand Prix de la Coupe du monde, Oda Charlotte Lyngvær et Carabella vd Neyen étaient des quasi-inconnues. Aujourd’hui, un championnat d’Europe et quatre classements supplémentaires, dont deux deuxièmes places, au même niveau plus tard, les deux complices se sont fait un nom. Leur fraîcheur, leur entente et leur détermination ont illuminé l’hiver et fait d’elles l’un des couples à suivre de près dans les mois à venir. Du haut de ses trente-cinq ans, l’amazone norvégienne, mère de deux enfants, Nova et Matheo, était pourtant loin d’avoir un chemin tout tracé vers les sommets de jumping. Issue d’une famille qui n’avait rien à voir avec l’univers équestre, la dynamique et truculente Scandinave s’est donné les moyens de réaliser ses rêves, dont le premier était de pouvoir vivre de sa passion des chevaux. Passée par le concours complet dans ses années Poneys, avant de travailler en boîte de nuit pour parvenir à récolter suffisamment d’argent pour acheter une monture en mesure de l’accompagner dans sa progression, Oda Charlotte Lyngvær n’a jamais craint de saisir les opportunités qui s’offraient à elle. Installée aux Pays-Bas, au sein des écuries Hendrix, depuis plus d’une décennie, après avoir passé cinq années en Suède, elle entend désormais continuer de faire vibrer le public avec sa formidable fille de Carrera VDL, entre sincérité et sensibilité. Rencontrée au Jumping International de Bordeaux au début du mois de février, alors qu’elle était toujours en quête des derniers points qui manquaient à son compteur pour assurer son voyage vers le Texas en avril prochain, l’actuelle deux-cent-trente-troisième mondiale et deuxième meilleure représentante de sa nation a narré son histoire avec passion, et évoqué son système, sa philosophie et ses ambitions. Un échange à découvrir en trois épisodes.
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En attendant avril et sa première finale de la Coupe du monde Longines de saut d’obstacles, Oda Charlotte Lyngvær poursuit la formation de très bonnes montures, dont certaines ont déjà épaulé sa jument de tête, Carabella vd Neyen, ces dernières semaines. C’est notamment le cas de Leonardo Da Vinci J.P.P. (Classe HS, alias K.I Parrandero x I’m Speical de Muze) et Legend VDP (Lucky Won van het Bevrydthof, alias Grand Slam VDL x Triomphe de Muze), dont la Norvégienne a monté… la mère, Cendy VDP, il y a quelques années ! “Mon piquet compte neuf juments et trois étalons, mais aucun hongre, ce qui est assez rigolo ! Legend vient de me rejoindre et nous faisons notre premier concours international ensemble, ici, à Bordeaux. J’ai monté sa mère, ce qui rend l’aventure encore plus spéciale. Il débute à ce niveau et cela ne fait qu’un mois qu’il est sous ma selle, mais il a beaucoup appris”, détaille-t-elle. “Leonardo Da Vinci est aussi très vert à ce niveau, mais c’est un vrai battant.”
Legend VDP a rapidement trouvé ses marques sous la selle d'Oda Charlotte Lyngvaer. © Maxime David - MXIMD Pictures
Le premier s’est classé à 1,50m à Bordeaux, puis par deux fois à 1,45m à Helsinki, laissant présager, du haut de ses dix ans, d’un potentiel intéressant. Le second, lui aussi âgé de dix ans, a sauté son premier Grand Prix à 1,55m à Helsinki, dans le temps fort secondaire de l’événement finlandais, et a bouclé un parcours honorable, seulement entaché d’une faute. Tirés vers le haut par Carabella, ces deux-là devraient être des atouts de taille pour leur cavalière dans les mois à venir. “Le tout est de trouver le bon équilibre : il faut leur faire faire des parcours un peu moins compliqués, puis remonter de niveau, et ainsi de suite”, appuie la trentenaire, également ravie de pouvoir compter sur un groupe de jeunes chevaux de sept, huit et neuf ans plein de promesses… mais aussi sur un certain Farzack des Abbayes (Montender x Flipper d’Elle). Sacré champion de France à quatre ans aux rênes de Christophe Grangier en 2019, le Selle Français, toujours aussi plaisant sept ans plus tard, poursuit sa route avec assiduité. “Avec Farzack, il faut cibler les bonnes épreuves. Par exemple, je le sens plus à l’aise sur des pistes extérieures, où il a plus d’espace pour s’exprimer. C’est un super cheval pour sauter 1,45m, voire 1,50m. Il a toujours un style magnifique et une superbe manière de sauter. C’est un plaisir de le monter. Il est extrêmement courageux et est un étalon absolument adorable. C’est très chouette de l’avoir à mes côtés. Pour ne rien gâcher, ses poulains ont l’air très intéressants ! Nous en avons plusieurs, dont les plus âgés prennent quatre ans”, révèle-t-elle. “Nous avons tout un programme d’élevage, que gère Paul Hendrix, l’oncle de Tim. J’ai monté plein de bons chevaux issus de l’élevage familial. J’ai d’ailleurs en ce moment une très bonne sept ans (O’Mylottie, ndlr) par Cape Coral RBF, un de nos étalons, qui a été élevée par une de mes élèves ! Elle a acheté sa mère lors d’une vente aux enchères, mais elle s’est blessée et elle l’a donc faite saillir.” Et d’ajouter, au sujet de sa crack Carabella vd Neyen, qui ferait sans doute une excellente reproductrice : “Etant moi-même une femme, je ne me permettrais pas de lui imposer des transferts d’embryons. Nous ne voulons pas la perturber dans sa carrière sportive, alors même que nous savons combien les hormones peuvent nous affecter. C’est en tout cas mon point de vue. Nous espérons vivre autant d’années sportives que possible avec Carabella, tant qu’elle est heureuse et en forme, puis nous verrons pour avoir de chouettes poulains d’elle plus tard.”
Champion de France des mâles de quatre ans en 2019 sous la selle de Christophe Grangier, Farzack des Abbayes continue de charmer son monde avec la trentenaire. © Sportfot
Ne pas oublier ses racines
Pour faire éclore ses jeunes pépites, Oda prend son temps et met, comme toujours, un point d’honneur à nouer une relation de confiance et de compréhension avec elles. “Pour moi, la clef est d’avoir des chevaux heureux”, avance-t-elle. “Je veux toujours que les chevaux soient de mon côté, qu’ils collaborent avec moi. Pour cela, je me demande toujours ce qu’ils aiment, s’il y a des choses que je peux mettre en œuvre pour qu’ils trouvent plus de confort dans mes demandes, pourquoi ils préfèrent telle ou telle façon de faire, etc. Je suis menue et je ne peux pas baser mon équitation sur la force. Je dois m’appuyer sur la technique et convaincre mes chevaux de travailler avec moi. J’ai évolué toute ma vie avec cette idée-là. Je n’ai jamais hésité à monter sur des chevaux frais ou indisciplinés aux yeux de certains, car je pouvais apprendre quelque chose d’eux. Je trouve toujours intéressant de comprendre pourquoi ils n’aiment pas ce que l’on fait et réagissent de telle ou telle manière, puis de trouver des solutions. Je pense que les chevaux doivent aimer leur travail.” Mais comment faire apprécier l’équitation, et plus encore le sport de haut niveau, à ces animaux dont les besoins primaires et les préoccupations naturelles sont bien loin de ces deux activités ? “J’en reviens à l’image de la conversation que l’on entretient avec le cheval que l’on monte et le fait de se comprendre mutuellement. Lorsque j’essaye de jouer au bowling et que je n’y arrive pas alors que j’ai l’impression de tout faire correctement, je suis très frustrée. Je pense que c’est un peu pareil pour les chevaux lorsqu’ils ne comprennent pas quelque chose. Il faut répéter les choses, jusqu’à ce qu’ils aient le sentiment de les maîtriser. Après quoi, ils les feront avec joie ! Si je m’entraînais suffisamment au bowling, je finirais sans doute par réussir de bonnes performances et je me dirais ‘trop cool, rejouons demain !’. En règle générale, on aime utiliser ses compétences. Mais lorsqu’on nous demande de faire quelque chose que l’on ne maîtrise pas, on n’a pas toujours un état d’esprit très positif. C’est ma vision des choses avec les chevaux : introduire chaque élément progressivement et leur laisser le temps de digérer leurs apprentissages. Peut-être que ce n’est pas la méthode parfaite, mais elle semble fonctionner avec mes chevaux !”, réplique Oda.

Oda Charlotte Lyngvaer excelle également dans la formation des talents de demain. © Dirk Caremans / Hippo Foto
Aux côtés de Timothy Hendrix, son conjoint, qui deviendra son mari cet été, Oda a trouvé son équilibre. Vincent Voorn vient parfois lui offrir un regard extérieur sur son travail, afin de l’aider à peaufiner sa méthode, qui semble déjà porter ses fruits à en croire ses résultats au plus haut niveau ces derniers mois. “Vincent me pousse à croire en moi et me donne beaucoup de confiance lorsque je doute”, apprécie l’amazone, qui n’hésite pas à élargir ses horizons. “Je suis inspirée par énormément de cavaliers, pour tout un tas de raisons différentes. Et cela a toujours été le cas. Je ne peux pas citer un nom en particulier car j’admire de nombreuses personnes. Lorsque quelque chose me plaît dans la façon de travailler de quelqu’un, je me demande toujours si cela pourrait être un ajout bénéfique à mon propre système. Sur le circuit de la Coupe du monde en particulier, j’ai découvert les histoires des uns et des autres et de leurs chevaux, ce qui est très enrichissant.”
En plus de Carabella vd Neyen, la Norvégienne s'appuie aussi sur l'attachant Leonardo Da Vinci J.P.P. © Maxime David - MXIMD Pictures
Et malgré sa récente envolée sur le plan sportif, Oda n’oublie ni ses racines, ni ses valeurs. Sous son aile, évoluent plusieurs élèves. En dépit d’un emploi du temps plus que chargé, la Norvégienne encadre aussi des leçons pour les cavaliers du coin un mardi soir sur deux. “Je donne des cours toute la soirée et j’adore ça ! J’adore enseigner”, abonde-t-elle, le sourire aux lèvres. “J’ai été l’une de ses personnes par le passé.” Pour concourir à Bordeaux, où elle a pris un peu de son temps pour conter avec fraîcheur et passion son histoire, la Norvégienne a pris elle-même le volant de son camion. Un fait extrêmement rare au plus haut niveau, où cette tâche est majoritairement confiée aux grooms, dont les nuits sont souvent courtes lors des compétitions hivernales, et les journées de travail toujours aussi chargées. “Ma groom n’a même pas le permis voiture ! Et même lorsque je compte sur un groom qui sait conduire, je préfère embaucher un chauffeur afin qu’il puisse se reposer. Au concours, les grooms ont de longues journées et je pense qu’il est préférable qu’ils n’aient pas la charge de conduire en plus”, explique-t-elle avec justesse. “Si je n’avais pas mes deux enfants, je crois que je conduirais mon camion à chaque déplacement. J’aime le faire et cela ne me dérange pas. Cela me permet de savoir exactement où sont mes chevaux et comment ils vont. Mais, parfois, laisser cette tâche à un conducteur extérieur me permet de passer deux jours de plus à la maison, avec mes enfants, ce qui n’est pas négligeable. Quoi qu’il en soit, j’ai l’habitude de conduire et de tout faire !”
La trentenaire confie adorer enseigner et transmettre son savoir et son expérience. © Maxime David - MXIMD Pictures
Combiner maternité et vie sportive : pari gagnant
Mère de deux enfants, Nova, neuf ans, et Matheo, cinq ans, Oda prouve une fois de plus que rien n’est impossible. “Je suis maman le matin : j’emmène mes deux enfants à l’école, puis je vais aux écuries et je fais travailler mes chevaux”, détaille la trentenaire. “Je dirais que ma vie est un chaos organisé ! (rires) J’ai la chance d’être bien entourée, avec la mère de Tim, mais aussi notre nounou, qui nous aide à la maison. Nous essayons de passer un maximum de temps avec les enfants lorsque nous ne sommes pas en concours et de faire des choses qui comptent vraiment avec eux. Lorsqu’il n’y a pas de compétition, nos dimanches et samedis après-midi leurs sont entièrement consacrés. Nous essayons aussi de partir en vacances quand nos emplois du temps nous le permettent, afin d’offrir des souvenirs aux enfants. Aujourd’hui, ils ont un âge où il est aussi plus agréable pour eux de nous accompagner en concours. Ils apprécient aussi ces moments, même s’ils ne peuvent pas nous suivre dans tous nos déplacements en raison de leur scolarité. L’organisation n’est pas toujours simple et je me sens horriblement mal quand je dois partir sans eux, même s’ils savent pourquoi nous le faisons. Je pense qu’en parler ouvertement avec eux et leur permettre de comprendre notre fonctionnement est important. Nous avons un mode de vie très différent de celui des autres, mais il a ses avantages : on peut visiter de nombreux endroits et rencontrer tout un tas de nouvelles personnes ! Mon aînée a des amis venus de partout dans le monde et le meilleur ami de mon cadet est Noah von Eckermann, le fils de Janika Sprunger et Henrik von Eckermann ! Notre vie est parfois difficile à comprendre pour les gens extérieurs à notre univers, mais nos proches savent désormais comment tout cela fonctionne. L’une de mes meilleures amies vit tout près de chez nous. Elle doit parfois jouer la maman secondaire et me rappeler quand je dois emmener des choses particulières pour l’école, par exemple, tant j’ai un million d’autres choses en tête ! Mais nous trouvons notre équilibre et j’aime ma vie ainsi.”

Timothy Hendrix, Nova et Matheo sont assurément les trois plus grands fans d'Oda Charlotte Lyngvaer ! © Dirk Caremans / Hippo Foto
De l’aveu de beaucoup de parents, avoir des enfants change la vie. Pour les cavaliers, qui vivent leurs journées, et leurs années, à mille à l’heure, ce nouveau rôle n’est pas toujours aisé à appréhender, notamment pour les femmes, qui doivent obligatoirement mettre leurs ambitions sportives et leurs carrières entre parenthèses quelque temps. “Avoir des enfants change la façon dont on voit la vie. Pour un cavalier, il n’y a jamais de bon moment pour devenir parent, mais je n’imagine pas ma vie autrement qu’avec mes enfants”, témoigne la Norvégienne. “Devenir mère m’a fait réaliser que le sport ne représente pas tout dans la vie. Tant que nos enfants sont en bonne santé, que notre famille va bien, la vie continue. Avant, je ne pensais qu’à travers les chevaux. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que je suis une meilleure cavalière après m’être occupée de mes enfants et inversement. Cela me permet de compartimenter mes rôles de cavalière et de maman et de m’assurer que tout ne tourne pas toujours autour des chevaux, ce que je trouve agréable et appréciable.”
“J’espère que nous pourrons continuer de pratiquer l’équitation de nombreuses, nombreuses années”
Désormais tournée vers la finale de la Coupe du monde, où elle espère évidemment bien figurer, Oda voit aussi plus loin. “Cet été, j’espère aller à Aix-la-Chapelle. Je n’ai que Carabella pour viser ces échéances. D’un côté, je dois la préserver, et d’un autre, je ne sais pas si je retrouverais un jour un cheval comme elle. Alors je saisis les opportunités qui se présentent à nous, en essayant de ne pas forcer les choses non plus”, expose la Norvégienne. Et d’en dire plus sur ses rêves : “Tout cavalier rêve d’un jour galoper sur la piste d’Aix-la-Chapelle. J’espère donc que ce sera mon cas. Participer aux Jeux olympiques serait aussi génial ! Cela étant, je suis aussi très réaliste quant au fait que sans Carabella, cela ne sera sans doute jamais possible. Il faut qu’elle reste en forme, qu’elle ne se blesse pas… Il y a tellement de facteurs qui peuvent entrer en jeu qu’il en devient difficile de rêver. J’espère vraiment pouvoir pratiquer ce sport et travailler avec les chevaux pour le reste de ma vie. J’aimerais aussi que les gens voient la passion et l’amour que nous portons à nos chevaux, qu’ils ne pensent pas immédiatement au mauvais côté et ne remettent pas en cause le fait que nous voulons le meilleur pour nos chevaux. C’est un sport magnifique, qui permet à plein d’enfants de s’éloigner de choses négatives, d’apprendre à avoir des responsabilités, de grandir, etc. On doit prendre soin d’un animal et se préoccuper de lui presque plus que l’on se préoccupe de soi-même. J’espère simplement que nous pourrons continuer de pratiquer l’équitation de nombreuses, nombreuses années.”
La Scandinave entend bien vivre de nombreuses grandes émotions avec sa géniale Carabella vd Neyen, au Texas en avril, puis, pourquoi pas, à Aix-la-Chapelle cet été. © Maxime David - MXIMD Pictures
Photo à la Une : La talentueuse amazone rêve de fouler l’herbe mythique d’Aix-la-Chapelle, cet été, pour les championnats du monde, avec sa chère Carabella vd Neyen. © Maxime David - MXIMD Pictures







