“Depuis qu’Eden est toute petite, nous avons un rêve : disputer une grande Coupe des nations ensemble, à La Baule ou Aix-la-Chapelle”, Pénélope Leprevost (2/2)
À quarante-cinq ans, Pénélope Leprevost semble avoir trouvé le juste équilibre qui lui offre un épanouissement professionnel autant que personnel. Avec ses “deux garçons”, le bouillonnant et explosif Baloubet de Talma et le calme et studieux Ehning Flamingo, la championne retrouve le devant de la scène. Classée dans trois Grands Prix de la Coupe du monde Longines de saut d’obstacles cet hiver, la Normande est sur une bonne lancée, qu’elle espère bien poursuivre tout au long de l’année, et notamment sur les belles pistes extérieures si chères à son cœur. Dans un système désormais bien rodé, mêlant sport, formation et commerce, l’ancienne cavalière des cracks Mylord Carthago, Flora de Mariposa et Vagabond de la Pomme, entre autres, entend poursuivre le développement de son piquet, notamment grâce à de très bonnes jeunes montures, tout en continuant à partager sa passion avec sa fille, la brillante Eden Leprevost-Blin-Lebreton. Si sa parole est rare, Pénélope Leprevost s’est confiée avec générosité à l’occasion du Jumping international de Bordeaux, début février. Elle évoque son piquet de chevaux, donnant notamment des nouvelles de Bingo Del Tondou, mais aussi son élevage maison et porte son regard sur l’émergence de la nouvelle génération tricolore, entre autres sujets. Un entretien à découvrir en deux épisodes.
La première partie de cette interview est à (re)lire ici.
Pensez-vous que les cavaliers de haut niveau ont conscience du travail fourni et des sacrifices concédés par les éleveurs ?
Je ne sais pas pour les autres. Pour ma part, j’ai connu tous les paliers avant d’atteindre le haut niveau. Je suis aussi très amie avec Carole Huchin du haras Un Prince et j’ai moi-même quelques poulains. Je suis passionnée par l’élevage, les étalons, les origines. Cela me plait vraiment. En revanche, je ne fais naître que des poulains de cœur, en utilisant les étalons ou les juments que j’ai montés. Mais c’est vrai que j’aime la mentalité et le travail des éleveurs, qui passent beaucoup de temps dans les champs, parfois dans la boue. Ce sont des choses qui me parlent.
Quid de vos propres poulains ? Les plus âgés sont désormais en âge de concourir !
J’ai notamment un fils de Big Star des Forêts (Untouchable M x Voltaire), que j’ai montée, avec Mylord qui prend cinq ans. Eden va le présenter à Gassin la semaine prochaine (interview réalisée le 6 février, Lhapi Hour des Forêts a depuis signé trois parcours parfaits à 1,10m, ndlr). Il va faire deux week-ends de compétition puis repartira au pré. Il a, en tout cas, l’air d’avoir de la qualité. Ensuite, j’ai effectué plusieurs croisements symboliques à mes yeux. Par exemple, j’ai une pouliche de trois ans par Mylord avec la propre sœur de Vancouver. Et je vais la croiser avec Excalibur ! Ce sont des histoires sentimentales, mes bébés de cœur. Je fais naître peu de chevaux : si j’ai un ou deux poulains par an, c’est déjà très bien ! J’ai aussi un poulain de Vagabond de la Pomme avec Vérité Une Prince (Number One d’Iso*Un Prince x Rosire), en association avec les éleveurs de cette dernière. Tous mes poulains grandissent d’ailleurs à l’élevage Un Prince, chez Carole Huchin. Je ne compte pas sur eux à tout prix pour faire du haut niveau ; je les fais naître par pur plaisir. Et si Eden les monte ensuite en concours, je trouve ça génial ! De cette façon, la boucle est bouclée !
Sous la selle d'Eden Leprevost Blin-Lebreton, Lhapi Hour des Forêts a parfaitement lancé sa carrière internationale du côté de Gassin, signant trois parcours parfaits dans les épreuves réservées aux chevaux de cinq ans. © Agence Ecary
“J’ai beaucoup de chance dans la vie et je crois que je suis née sous une bonne étoile”
Vous partagez justement ce sport avec votre fille, qui marche sur vos traces. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
En fait, nous n’en avons pas vraiment conscience parce que nous partageons déjà notre quotidien et avançons ensemble. Le fait qu’Eden prenne part à son premier Grand Prix 5* ici à Bordeaux est assez unique. On se rend compte qu’elle a vraiment parcouru du chemin ! La dernière fois qu’elle était ici, elle participait à l’épreuve des Shetlands. Elle n’était pas revenue depuis, ce qui est très rigolo. Vivre tout cela avec elle est génial. J’ai beaucoup de chance dans la vie et je crois que je suis née sous une bonne étoile. Avec Eden, toutes les planètes s’alignent. Ce n’est que du bonheur !
Vous semblez avoir trouvé votre équilibre professionnel, notamment entre le sport de haut niveau et le commerce. Comment fonctionne votre système ? S’appuie-t-il aussi sur une partie coaching ?
Non, je ne fais pas du tout de coaching en dehors d’Eden. Nous avons pas mal de chevaux de commerce. En tout, il y a quarante-cinq chevaux aux écuries. Nous sommes trois cavaliers de concours : Eden, Théo, qui est aussi le petit-ami d’Eden, et moi. Nous travaillons vraiment en famille ! Nous avons chacun un cavalier qui nous aide à entraîner nos montures sur le plat et sommes entourés de toute une équipe. Cela représente donc une entreprise assez conséquente. Ma société est propriétaire de beaucoup de chevaux et si ce n’est pas le cas, ils appartiennent à des amis ou des éleveurs, ce qui est très plaisant. Le travail au quotidien est aussi très agréable. Nous travaillons dur, mais jamais sous pression. J’ai construit tout cela peu à peu, et ça a pris du temps. Il y a eu une vraie transition entre l’époque de ma collaboration avec la famille Mégret, où je pouvais vivre de mes gains à haut niveau grâce à des chevaux comme Flora de Mariposa (For Pleasure x Power Light) ou Vagabond de la Pomme, et mon installation au sein de ma propre structure. À ce moment-là, j’ai dû acheter une écurie, des camions, des parts dans des chevaux pour ensuite les revendre, etc. Je suis contente d’où je suis arrivée aujourd’hui et je peux compter sur un réservoir de chevaux très sympas ! Toute cette histoire a commencé il y a une dizaine d’années, à l’époque de Bingo, qui appartenait à la famille Hécart. J’avais trouvé un arrangement avec eux et tout est un peu parti de là. Désormais, tout se met en place et je suis co-propriétaire de la plupart de mes chevaux. L’objectif est de les revendre, puisque l’on vit de cela, mais j’aurais peut-être la chance de conserver Baloubet de Talma !

L'explosif Baloubet de Talma a contribué au retour au premier plan de Pénélope Leprevost ces derniers mois. © Mélina Massias
Diriez-vous que vous êtes épanouie aujourd’hui ?
Oui, tout avance dans le bon sens. Chaque jour est un plus. J’ai deux chevaux capables de sauter de beaux Grands Prix 5* et peut-être que dans un an ou deux je retrouverai un piquet assez étoffé pour me permettre de revenir parmi les meilleurs mondiaux. Ce serait un rêve. J’aimerais continuer de faire tourner mon entreprise, d’avancer avec mon système, de progresser avec mes chevaux et de réussir à remonter au classement mondial afin de retrouver le haut niveau de façon plus pérenne et régulière. Ce serait génial.
Progresser au classement mondial fait donc partie de vos objectifs ?
Le classement mondial est une finalité : si tout se déroule bien, à la fois à la maison et en concours, la progression se fera toute seule. Si certaines de mes jeunes montures parviennent à épauler Baloubet et Ehning, cela pourrait aller plus vite. Hileklaire pourra peut-être les aider dans quelques temps. Compter sur un bon piquet de chevaux me permettrait de retrouver les concours majeurs du calendrier et de participer à nouveau à de belles Coupes des nations. J’ai obtenu quelques sélections l’an dernier, mais je n’étais pas encore au niveau (l’amazone a tout de même signé une très bonne Coupe des nations à Saint-Gall avec Ehning Flamingo, concédant une faute avant de dérouler un sans-faute, ndlr). Sentir que je suis au niveau de ces épreuves-là est un super sentiment !

La Normande ne cache pas ses ambitions sportives pour l'avenir. © Mélina Massias
“Je trouve qu’on ne souligne pas assez la performance et la carrière de Laura Kraut”
En février, Scott Brash est redevenu numéro un mondial, dix ans après avoir occupé cette position pour la dernière fois de sa carrière. Que cela vous inspire-t-il ?
Je ne savais pas que cela faisait dix ans qu’il n’avait plus été numéro un mondial, mais j’ai suivi sa traversée du désert, après qu’il a longtemps été le meilleur cavalier du monde, au début des années 2010. Je trouve ce cavalier époustouflant. Que ce soit à l’époque où il était au sommet du classement mondial, où durant ses phases moins fastes en termes de résultats, il est resté le même. Il a toujours monté aussi bien et ses parcours ont toujours été aussi beaux à regarder. Mais, durant quelque temps, les planètes n’étaient pas alignées. Dès qu’il effleurait une barre, elle tombait. Il s’est accroché, il a résisté sans changer qui il est, et le revoilà numéro un mondial ! Il a su rester constant et serein. Il y a des hauts et des bas dans une carrière, et c’est notre vie, mais la longévité que permet notre sport est un vrai avantage. Rester au plus haut niveau durant des années et avoir les chevaux pour est très difficile. Scott est un exemple. J’adore !

“Que ce soit à l’époque où il était au sommet du classement mondial, où durant ses phases moins fastes en termes de résultats, Scott Brash est resté le même”, souligne Pénélope Leprevost. © Sportfot
Un mois plus tôt, deux cavalières, Laura Kraut et Nina Mallevaey, figuraient parmi les dix meilleurs cavaliers du classement mondial. Une première depuis 2016, où Beezie Madden et vous-même figuriez aux rangs cinq et dix de cette même hiérarchie. Comment peut-on expliquer que si peu de femmes accèdent au Top 10 mondial, alors même qu’elles sont souvent majoritaires dans les centres équestres et autres poneys-clubs ?
Je pense qu’une explication se trouve dans le fait que les femmes font des enfants et fondent une famille. J’ai eu la chance d’être maman à vingt-trois ans. Les gens de mon âge ont souvent des enfants de sept ou dix ans, tandis que ma fille en a vingt-deux. Je pense que cela joue beaucoup. Lorsqu’on est déjà établi à haut niveau et que l’on prend une pause pour se consacrer à la maternité, cela peut détourner les propriétaires de notre projet sportif, voire nous faire perdre des chevaux. C’est tout une organisation. Meredith (Michaels Beerbaum, ndlr) a réussi à relever le défi et à revenir à haut niveau après la naissance de sa fille. Lorsqu’on a un petit bout de chou à la maison, a-t-on le courage de partir en concours tous les week-ends ? La vie de cavalier de haut niveau est très intense. Lorsque je suis devenue maman, je concourais au niveau national, sur des épreuves à 1,35m. J’ai accédé au haut niveau lorsque ma fille était déjà plus grande, ce qui change beaucoup de choses. De plus, mes parents l’emmenaient en concours aussi souvent que possible. Je pense que les femmes arrêtent de monter à cheval ou ne dévouent pas leur existence au haut niveau parce qu’elles veulent avoir une vie de famille stable, avec des enfants. Pour moi, c’est une des raisons qui explique leur présence moins nombreuse en haut du classement mondial.
Pour en revenir à Laura, je trouve qu’elle représente aussi un véritable exemple de longévité. Je suis totalement fan de cette cavalière ! Depuis combien d’années fait-elle partie des cinquante meilleurs mondiaux ? Cela doit faire plus de vingt ans ! Je trouve qu’on ne souligne pas assez la performance et la carrière de cette femme. Ce qu’elle réalise est tout simplement incroyable. Elle peut aussi s’appuyer sur son conjoint, Nick Skelton, qui n’est pas n’importe qui (le Britannique a notamment été sacré champion olympique à Rio en 2016, ndlr). Leur couple vit vraiment le haut niveau et arpente ensemble les terrains de compétition chaque week-end. Je les trouve extraordinaires et, une nouvelle fois, j’admire la combativité de Laura.

Pénélope Leprevost admire aussi l'impressionnante longévité de l'Américaine Laura Kraut, qui, à soixante ans, figure toujours parmi les meilleurs mondiaux. © Mélina Massias
“Mon parcours prouve que notre sport n’est pas seulement réservé à une certaine élite”
Vous comptez de nombreux fans et êtes une cavalière très populaire auprès du public. Êtes-vous pleinement consciente du rôle d’idole que vous jouez pour certaines personnes ?
J’en ai pris conscience au fur et à mesure du temps, oui. Je pense que c’est surtout mon parcours qui veut cela. Il montre que l’on peut y arriver, que de telles destinées existent. J’étais une petite fille qui montait en poney club et j’ai réussi à atteindre le haut niveau. Cela prouve bien que notre sport n’est pas seulement réservé à une certaine élite ou aux fils et filles de professionnels. Effectivement, la route est plus simple lorsqu’on est issu d’une famille déjà implantée dans le milieu, mais ce n’est pas le seul chemin possible. Je suis fière de motiver, de donner de l’énergie, du courage et de l’envie aux jeunes passionnés ! Et je ne suis pas la seule. Nina Mallevaey est un merveilleux exemple. Je trouve génial que les meilleurs ne soient pas forcément les personnes les plus favorisées au départ. Tout est possible.
Nombreux sont les jeunes fans à rêver de rencontrer leur idole sur les terrains de concours. © Sportfot
Nina Mallevaey, tout comme Antoine Ermann ou Jeanne Sadran, pour ne citer qu’eux, incarnent un vent de fraîcheur et de renouveau au sein de l’équipe de France. Comment percevez-vous l’entrée fracassante de ces jeunes talents dans le grand sport ?
C’est très sympa de la voir évoluer au plus haut niveau ! Je constate qu’il y a souvent des passes comme celle-ci dans notre discipline. Avec Kevin (Staut, ndlr), Nicolas Delmotte et Simon (Delestre, ndlr) nous étions un peu dans la même situation. J’ai l’impression qu’une nouvelle vague arrive et c’est très chouette !
Est-ce challengeant de voir cette nouvelle génération s’affirmer de plus en plus sous la veste bleue ?
Je dois avouer que je ne m’occupe pas trop des autres et que je me concentre avant tout sur mes chevaux et sur moi. Si j’ai le niveau pour faire partie de l’équipe de France, je sais que l’on m’appellera. On ne doit pas se dire que les jeunes prennent la place de ceux qui ont de l’expérience ; les meilleurs couples sont sélectionnés pour représenter leur pays et c’est bien normal ! Il suffit d’être performant. Tout le monde me demande comment obtenir des sélections : il faut être bon, tout simplement ! Même si on a des différends avec l’entraîneur, à partir du moment où nos résultats sont à la hauteur, qu’on soit jeune ou vieux, on a toutes nos chances de faire partie de son équipe nationale.
Vous avez déjà accompli beaucoup de choses dans votre carrière et votre vie. De quoi rêvez-vous à présent ?
Depuis qu’Eden est toute petite, nous rêvons de disputer une grande Coupe des nations ensemble. Ce souhait devient de plus en plus réaliste ! Nous avons déjà partagé une épreuve de ce type au niveau 3*, mais nous voulons vraiment en faire une sur une très belle piste 5*, comme celles de La Baule ou d’Aix-la-Chapelle par exemple. Ce serait formidable que nous ayons toutes les deux des chevaux capables d’évoluer à haut niveau, en même temps, dans le futur. En attendant, nous sommes très heureuses et c’est bien là le principal !
À la maison comme en concours, Pénélope Leprevost et Eden Leprevost-Blin-Lebreton ne sont jamais loin l'une de l'autre ! © Agence Ecary
Photo à la Une : Le duo mère-fille formé par Pénélope Leprevost et Eden Leprevost-Blin-Lebreton vit et partage sa passion ensemble, au quotidien. © Sportfot













