Notre site web utilise la publicite pour se financer. Soutenez nous en desactivant votre bloqueur de publicite. Merci !

Coûts et prix d’un poulain : à la recherche de l’équilibre

Avant même de naître, un poulain coûte cher. Si le marché des foals reste une niche pour les futurs reproducteurs, les éleveurs doivent souvent se séparer relativement jeunes de leurs poulains, la formation de ces derniers engendrant de nouveaux frais conséquents.
Elevage jeudi 14 mai 2026 Jocelyne Alligier

Avec le printemps, les jeunes poulains fleurissent dans les prés, pointant leurs adorables frimousses en même temps que les espoirs de leurs éleveurs. Mais derrière ce tableau bucolique, la réalité économique rattrape les naisseurs qui se questionnent sans cesse. Combien mon poulain m’a-t-il déjà coûté ? Combien vais-je encore devoir débourser jusqu’à sa commercialisation ? Celle-ci sera-elle génératrice de plus-value ? Entre les coûts multifactoriels et les incertitudes du marché, l’équation de la rentabilité est loin d’être un parcours dénué d’obstacle, qui plus est quand l’horizon est assombri par les nuages d’une crise économique !

Parler de rentabilité en matière d’élevages de chevaux de sport reste une gageure tant la complexité des coûts et le manque de transparence sur le marché dominent cette filière. De fait, il n’existe que très peu de modèles de méthodes de calculs des coûts de production. Des publications émanant de la Fédération des Conseils des Chevaux, ou des études réalisées par l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE), semblent déjà anciennes, quand d’autres font, malheureusement, un amalgament entre cheval de sport et cheval de loisir, ce dernier secteur générant des coûts souvent moindres. Néanmoins, la majorité des témoignages s’accordent à dire qu’en dessous de 15 000€ pour un cheval de trois ans correctement nourri, soigné et éduqué a minima pour sa future vie de cheval de sport, l’éleveur ne rentre pas dans ses frais ! De son côté, le marché du foal est assez limité, restant concentré sur d’éventuel futurs reproducteurs, à l’image de la politique d’achat du Groupement France Élevage (GFE). ‘‘Il y a quatre ans, nous avons mis en place une politique d’achat en définissant un budget nous permettant de proposer des offres allant globalement de 6000€ à 18 000€, avec quelques exceptions à plus de 20 000€. C’est très rare d’être sur le bas ou le haut de la fourchette, la moyenne tournant davantage autour de 10 000€, ce qui est bien le prix du marché. Il faut savoir que nous avons ensuite des frais de pension, car nous sommes éleveurs hors sol. Nous posons aussi la perspective d’une prime de 10 000 € si l’histoire est belle et que le cheval intègre le catalogue du GFE !’’, explique Brice Elvezi, directeur du GFE. Aux incontournables coûts de l’alimentation et de l’hébergement s’ajoutent de nombreux frais plus ou moins élevés selon les choix de l’éleveur concernant la génétique – poulinière comme étalon –, du suivi sanitaire et de la préparation à la future carrière sportive du poulain. Les descendantes de Sophie du Château (Galoubet A x Corde Chasse), Betty de Kreisker (Muguet du Manoir x Starter), Nifrane (Fury de la Cense x Château du Diable XX), Qerly Chin (Chin Chin x Pacha II), Carthina Z (Carthago x Lys de Darmen) et autres grandes dames s’achètent ainsi au prix fort ! L’amortissement de la poulinière sera donc plus élevé, et dépendra aussi de sa capacité à se reproduire, impossible à garantir ! Dans son plan de soutien à la filière cheval, la région Auvergne-Rhône-Alpes a mis en place une aide à la ‘‘jeune génétique’’ octroyant une subvention, pouvant s’élever jusqu’à 5 000€, aux éleveurs éligibles se portant acquéreur de jeunes juments, ou de jeunes mâles. De même, la prime d’aptitude à la compétition équestre (PACE) fait partie des encouragements mis en œuvre par le Stud-book Selle Français.

Du côté de la génétique mâle, les coûts d’achat de la semence varient globalement de 500 € HT pour des étalons à faible notoriété faisant souvent la monte en main, à près de six fois plus (autour de 3 000 € HT) pour les stars des classements mondiaux comme Diamant de Semilly (Le Tot de Semilly x Elf III), Windows van het Costersveld (alias Cornet Obolensky, Clinton x Heartbreaker), Mylord Carthago (Carthago x Jalisco B) ou Kannan (Voltaire x Nimmerdor), ces tarifs étant assortis de conditions de vente différentes sur les frais techniques et les garanties de clause ‘‘poulain vivant’’. La politique du Stud-book Selle Français en faveur de la jeune génétique offre des tarifs attractifs sur des jeunes étalons à fort potentiel, soit environ 1 000 € selon les conditions techniques. De plus en plus d’éleveurs les utilisent, comme en attestent les succès de la génération des ‘‘L’’ avec Larimar’Quill (Emerald van’t Ruytershof x Mylord Carthago) ou Loveur de Startup (Chacoon Blue x Luidam), le fils de la fabuleuse Hello Folie, alias Folie de Nantuel (Luidam x Diamant de Semilly), qui ont réciproquement obtenu un harem de plus de trois cents et deux cents juments en 2025 ! Le Salon des étalons de sport de Saint-Lô demeure ainsi une belle occasion pour profiter des promotions proposées par les étalonniers !

Star parmi les stars, Mylord Carthago, ici au Salon des étalons en 2026, fait partie des étalons les plus onéreux. © Jean-Louis Perrier

La technique de reproduction choisie a, elle aussi, une incidence importante. Si les techniques d’inséminations artificielles, en congelé, en réfrigéré ou immédiates génèrent des frais moyens de 500 €, il en va tout autrement du transfert d’embryon, qui représentait 8% de la reproduction au sein du Stud-book Selle Français en 2025, seule référence publique. Au coût de l’intervention, il convient d’ajouter celui de la porteuse dont l’éleveur aura fait l’acquisition ou la location. Il en est de même pour ceux choisissant la technique de l’injection intra cytoplasmique de spermatozoïde (ICSI). Yves Faussurier, de l’élevage de Farjonnière, dans l’Ain, a fait ses comptes : ‘‘La location d’une porteuse me coûte 2890€, assurance comprise. En additionnant les différents frais imputables au mode de gestation, j’arrive à un total de 5 772€ pour une gestation par transfert d’embryon, et à 7097€ en ICSI, mais dans les deux cas, il faut compter sur la chance. Au pire, ces deux techniques ne fonctionnent pas forcément ; au mieux, et plus spécialement dans le cas de l’ICSI, on peut obtenir plusieurs embryons. Béligneux Le Haras, prestataire avec lequel je travaille, annonce une moyenne de collecte supérieure à deux. Dans ce cas, l’opération sera donc amortie sur deux poulains, et comme il s’agit de produits à fort potentiel, cela vaut le coût ! L’an dernier, j’ai vendu 20 000€ un foal ayant un potentiel de futur étalon issu d’un transfert. Si l’on note quelques demandes sur le marché des trois ans, les meilleures ventes se réalisent après valorisation en compétition. Dès lors, cela engage d’autres coûts très élevés pour peu de gains, même si la prime au naisseur de la Société hippique française (SHF) m’a permis de recevoir 667€ l’an dernier pour Lord Farjonniere (Mylord Carthago x Monte Bellini), qui était bien classé dans le top 100 de sa génération.’’ Si la SHF a mis en place cette aide depuis deux ans, le GFE avait déjà instauré une aide pour ses clients naisseurs d’un produit issu d’un de ses étalons, primé lors d’un championnat d’élevage du SF ou du circuit SHF. ‘‘On sent que l’éleveur aime rester impliqué dans l’histoire de son cheval, mais au niveau économique, cela est compliqué, donc génère une frustration. C’est pour cela que nous avons lancé cette prime qui touche environ quatre-vingts naisseurs par an. Nous l’avons étendue au concours complet et au dressage, et, cette année, nous l’avons élargie au championnat des sept ans, aux Cycles libres, aux poneys et au hunter. Nous avons également décidé de primer les naisseurs dont le cheval se classe sur le podium d’un Grand Prix 4* et 5* en France. Cela concerne vingt concours et nous comptons déjà la fille de Kannan, Encore Toi du Linon (d’une mère par Désir du Château, ndlr), deuxième du Grand Prix de Bordeaux sous la selle du Luxembourgeois Victor Bettendorf. Certes, cette prime de 500€ ne représente pas grand-chose par rapport aux gains distribués dans ces concours, mais l’idée est de faire avancer le dossier pour qu’un jour les institutions reversent un pourcentage à chaque naisseur !’’, explique le directeur du GFE.

L'élevage d'Aiguilly de la famille Perreau compte plusieurs centaines d'hectares où vivent les poulains en troupeaux. © Jean-Louis Perrier



Le prix du rêve

Avant même d’être tombé dans la paille, un poulain cumule les frais, sans compter – en croisant les doigts pour que cela n’arrive pas – les éventuels surcoûts d’une intervention vétérinaire ! Pour les éleveurs qui choisissent d’amener leur jument pouliner chez un prestataire, le coût est d’environ 500€ HT auxquels s’ajoutent les frais de pension, de 12€ à 17€ HT par jour. Certains éleveurs hors sol ont recours à des confrères disposant de grandes surfaces agricoles dans le cadre de contrat à l’année, comme le propose le haras d’Argouges où Jean-Luc Dufour compte environ 40% de pensionnaires parmi les deux cents chevaux profitant de ses deux cents hectares d’herbe normande. L’élevage en extensif reste la règle la plus économique pour les éleveurs ayant un effectif important. Le cheptel équin y voisine souvent avec des bovins qui, outre l’intérêt économique qu’ils présentent, offrent une alternative écologique à l’entretien des pâtures, plus saine et moins coûteuse que l’usage de phytosanitaires. En Côte-d’Or, Brigitte Gries, qui a fait naître le double vice-champion du monde des Jeux équestre mondiaux de Rome en 1996 sous la selle de Thierry Pomel, Thor des Chaînes (If de Merzé x Ti Frère), est attentive aux coûts de l’alimentation : ‘‘Je dispose de soixante hectares pour une quarantaine de chevaux, ce qui me permet de produire mon foin. J’achète l’orge en local ainsi que des granulés pour compléter l’équilibre alimentaire de mes chevaux qui sont nourris tous les jours, non par manque d’état, mais parce que la distribution du repas permet de vérifier que tout va bien ! Et je suis équipée pour produire moi-même la paille.’’ La Bourguignonne a débuté son élevage aux côtés de sa mère il y a cinquante ans, et a développé sa stratégie pour s’adapter aux évolutions du marché. ‘‘Je n’ai que deux poulinières, mais j’ai construit leurs lignées depuis six générations. Les connaisseurs le savent et apprécient ces souches, c’est pourquoi j’ai vendu deux pouliches à trois mois simplement en postant leurs photos sur Facebook ! Il s’agit de deux filles de Balou du Reventon (Windows van het Costersveld x Continue), qui n’avait pas encore beaucoup produit en France. Comme ce qui est rare est cher, je les ai très bien vendues ! Mais je vends rarement mes produits jeunes, ces derniers étant souvent sensibles et tardifs. Thor des Chaînes, que Thierry Pomel avait acheté à deux ans et demi, est sorti de son premier parcours avec vingt-trois points ! Il a fallu toute la patience et le talent de son cavalier, avec le soutien de Jacques Roissard – qui l’avait racheté trois mois après son acquisition – pour qu’il se révèle à neuf ans et ne réalise plus que des sans-faute ! Je travaille beaucoup avec une cavalière installée en Suisse, car je trouve difficile en France de trouver des cavaliers réalisant un véritable travail de formation et d’éducation. Cela me coûte cher, car les pensions s’élèvent au moins à 1200€ par mois de l’autre côté de la frontière, sans compter les frais de compétitions, et ma cavalière concourt beaucoup sur le circuit espagnol ! Mais c’est là qu’est le marché : environ 80% de mes chevaux sont vendus à l’étranger ! Je rêve d’avoir les reins suffisamment solides pour garder un cheval jusqu’à ce qu’il soit prêt pour le haut niveau et réaliser une très, très, belle vente ! J’avais cédé une jument qui avait été revendue 400 000€ à sept ans pour les États-Unis, mais c’est rare que l’éleveur puisse aller jusque-là !’’, confie la Bourguignonne.

Les ventes Fences font partie des "vitrines" permettant aux éleveurs de vendre leurs poulains et de se faire un nom. © Jean-Louis Perrier

Jouer la couleur face à un horizon assombri !

Quelques éleveurs se sont positionnés sur des niches porteuses comme les chevaux de couleurs. Il y a cinq ans, Irelkao l’Évidence (Jo de Labarde x Patrol) faisait sensation lors du testage des étalons Selle Français à Saint-Lô au milieu de ses conscrits bais, alezans ou gris, devenant le premier étalon à robe léopard approuvé par le Stud-book Selle Français. Né en Haute-Savoie chez Jennifer Vallentien, cette dernière a commencé son élevage en 2010, s’orientant dès l’année suivante vers la production de chevaux aux robes sortant de l’ordinaire. ‘‘J’ai commencé à produire des poneys à la robe pie tobiano, puis j’ai cherché à produire des chevaux à la robe léopard, car j’avais toujours été fascinée par les chevaux Kladruber (race d’Europe centrale à la robe grise ou noire, mais présentant des lignées à robe tachetée, très prisée dans les spectacles équestres, ndlr). J’ai pu acheter Perelka, une jument Polonaise porteuse du gène de la robe léopard, mais c’est un gène très complexe qui ne produit pas forcément des chevaux de cette robe. D’ailleurs, l’une de ses filles est baie, bien que porteuse du fameux gène ! Au début, je me suis orientée sur ce créneau par passion, et c’est vrai que cela m’a amené des débouchés. J’ai vendu Irelkao à six mois, car la dame qui le voulait m’a véritablement harcelée ! J’ai fini par lui proposer un prix sans imaginer qu’elle accepterait ! D’une façon générale, je dirais qu’à qualité égale, un cheval de couleur se vendra plus facilement dans un marché qui est très compliqué en ce moment. Surtout, il existe des débouchés pour les vendre jeunes, avant la valorisation en compétition. Je fais naître des chevaux immatriculés SF ou Z, et le Stud-book Selle Français est un atout, car c’est rare de voir des chevaux à robe originale dans cette race ! Le Z développe ce créneau avec J-Nius V.V. Z (Little Indian, petit-fils de Quick Star avec une mère par Ogano Sitte, a déjà une production remarquée avec un foal vendu à 80 000€ en 2024 et le record de 2025 pour un foal vendu à 402 000€, ndlr). Il y a une forte demande en Belgique, où j’ai vendu le propre frère d’Irelkao, Jackpot l’Évidence, qui a été approuvé étalon, et pour les États-Unis. Mais ce marché requiert de composer avec les règles sanitaires, notamment pour la piroplasmose ! Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue que le marché du cheval de couleur reste très spécifique. Sans compter que de plus en plus d’amateurs, propriétaires de juments porteuses de ce gène, se lancent en vendant sans TVA !’’ Décidément rien n’est simple sur le marché du cheval de sport !

 

Photo à la Une : Avant même de naître, un poulain coûte cher. Si le marché des foals reste une niche pour les futurs reproducteurs, les éleveurs doivent souvent se séparer relativement jeunes de leurs poulains, la formation de ces derniers engendrant de nouveaux frais conséquents. © Jean-Louis Perrier