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Au haras di Saragua, l’innovation invite à repenser les pratiques équestres

Francesca Hazan a ouvert les portes de son haras di Saragua.
Sport vendredi 30 octobre 2026 Clara Chalaye

Un mors adapté à chaque bouche, une selle capable d’accompagner le mouvement du dos, des fers conçus à partir d’un scan… Au haras di Saragua, les démonstrations organisées samedi 17 octobre ont donné matière à repenser l’équipement du cheval de sport. À l’initiative de Francesca Hazan, des professionnels venus de différents pays et métiers ont confronté leurs expériences, avant de prolonger les échanges lors d’une table ronde. Dans ses installations de Grilly, près de Genève, la maîtresse des lieux a remis en question les outils et les habitudes de tous ses invités. 

À quelques kilomètres de Genève, le haras di Saragua a accueilli ses visiteurs sous un ciel typiquement automnal. Entre les bâtiments des écuries et le manège ouvert sur les reliefs du pays de Gex, plusieurs pensionnaires profitent, en liberté, des espaces enherbés. D’autres ont assisté aux démonstrations, la tête passée au-dessus des portes de leurs boxes. Aucun n’a semblé perturbé par les allées et venues des visiteurs ; certains ont même servi de modèles. Samedi 17 octobre, Francesca Hazan a ouvert les portes de sa propriété de Grilly à des professionnels venus de part et d’autre du monde. La journée Connect, prolongée par une table ronde, a mis l’innovation au cœur des discussions, sans pour autant négliger la tradition, chère au cœur de certains. 

Il y a quelques jours, le haras di Saragua a ouvert ses portes, non loin de Genève. © Clara Chalaye

Des convictions au cœur des installations 

Le nom du haras raconte un peu celle qui l’a imaginé. Née Hazan di Saragua, Francesca a gardé Hazan pour elle et réservé di Saragua à ses chevaux. Pour en dessiner les installations, la cavalière polyglotte a puisé dans ses expériences professionnelles passées. “J’ai vu des choses que j’aimais, et surtout des choses que je n’aimais pas !”, tranche-t-elle avec un sourire. De quoi nourrir les plans d’un lieu où elle a souhaité réunir ce qui lui avait parfois manqué ailleurs.

L’organisation des bâtiments, les accès à l’extérieur et les espaces de soins ont ainsi été pensés à partir des besoins de leurs occupants. “Une écurie, c’est l’endroit où les chevaux vivent. Les gens, eux, rentrent à la maison. Je ne comprends pas bien pourquoi on les construit pour nous, humains, alors que ce n’est pas chez nous à proprement parler”, souligne celle qui puise ses racines dans le nord de l’Italie. Au haras, les pensionnaires peuvent notamment passer de leur box à une terrasse extérieure comportant une partie sur sol dur et une autre sur sol souple. Libre à eux de rentrer ou de rester dehors, selon leurs préférences.

Pour Fransceca Hagan, les écuries doivent être pensées pour les chevaux avant de l'être pour les humains, ce qui n'est pas encore toujours la norme. © Clara Chalaye

Les personnes qui travaillent auprès des chevaux ont également leur place dans cette réflexion. Éclairage au niveau des pieds pour les interventions du maréchal, salle dédiée aux soins vétérinaires, espaces de rangement intelligents : Francesca Hazan a imaginé ses écuries sur mesure, à l’image des innovations présentées au cours de la journée portes ouvertes. Une surface qui aurait pu accueillir davantage de boxes, mais qu’elle estime nécessaire au suivi de ses pensionnaires. “Il faut aussi donner la possibilité à tous ceux qui travaillent autour du cheval de travailler dans de bonnes conditions pour pouvoir donner un résultat satisfaisant”, défend-t-elle.

Cette volonté de réunir les savoir-faire a ainsi donné naissance à Connect. En ouvrant son haras à des professionnels de différents domaines, la “citoyenne du monde” a souhaité prolonger ces échanges et transmettre les connaissances qui nourrissent sa propre pratique.

Des innovations de la tête aux pieds

Au cours de la journée, dix exposants se sont succédé pour démontrer les concepts et idées qui pourraient être les outils de l’équitation de demain. Accompagnée d’une panoplie d’embouchures, Dawn Mansfield a invité les participants à remettre en question certaines habitudes bien ancrées dans les écuries. Enseignante en Afrique du Sud et praticienne du bit fitting, elle s’est appuyée sur ses années d’observation pour expliquer l’importance d’adapter le matériel à chaque cheval. Deux sujets d’apparence similaire peuvent présenter des morphologies buccales différentes. L’espace disponible, la forme de la langue et les réactions de l’animal doivent donc guider le choix. Cette universitaire a ainsi utilisé la métaphore des orteils pour illustrer ses propos : nous avons, en principe, tous dix doigts de pied, mais pris au cas par cas, aucun n’ont la même forme. Chaque sujet possède sa propre morphologie, ses besoins et ses préférences.

Au fil des modèles présentés, la Sud-Africaine a détaillé leurs différences de stabilité, de mobilité et de répartition des pressions. Elle a surtout encouragé les cavaliers à observer les réponses de leur partenaire lors des essais : se détend-il, accepte-t-il mieux le contact ou cherche-t-il à s’y soustraire ? “Ce sont toutes des réponses que le cheval nous donne, non verbales, mais des réponses quand même”, a-t-elle souligné. L’examen s’est poursuivi avec le bridon. Un frontal trop court, des boucles mal positionnées ou une têtière inadaptée méritent eux aussi de l’attention avant d’envisager un changement de mors. Cette approche au cas par cas est partagée par la maîtresse des lieux : “Je suis une ferme défenseuse du fait qu’il faut respecter la personnalité de chaque cheval.”

Dawn Mansfield a proposé une intéressante animation autour du bit fitting, une pratique qui intéresse de plus en plus de monde. © Clara Chalaye

Après la bouche, le dos a été au cœur de la présentation de Spiritnova. Dans l’écurie principale, les concepteurs italiens ont dévoilé les dessous d’une selle dont le développement a commencé avec deux Quarter Horses, Spirit et Thor. Le premier présentait un dos plus long et un garrot marqué ; le second, plus jeune, un dos plus court et arrondi, avec un garrot peu sorti. Deux conformations qui les ont conduits à chercher comment un même équipement pourrait s’adapter à des morphologies différentes. À cette première difficulté, s’en sont ajoutées d’autres : le dos du cheval change avec le temps, mais aussi de forme, lorsqu’il se déplace. Pour tenter d’accompagner ces mouvements, le système présenté associe une structure métallique articulée à six surfaces d’appui mobiles, réparties de chaque côté du dos. Selon ses concepteurs, l’ensemble doit permettre de suivre ces variations tout en répartissant le poids du cavalier.

Des concepteurs italiens ont présenté une selle qui promet de s'adapter à différentes morphologies. © Clara Chalaye



La recherche du sur-mesure s’est poursuivie en maréchalerie avec Blueshoes. À partir d’un scan du dessous du sabot réalisé au téléphone, la marque a montré comment concevoir un fer en plastique adapté à la forme du pied. Sur sa représentation en trois dimensions, le maréchal-ferrant peut modifier les contours, les mesures et les options de la ferrure. L’outil numérique offre de nouvelles possibilités d’ajustement au professionnel, qui conserve la main sur les modifications.

Mais comment passer de la démonstration à son propre cheval ? C’est une question qui a été soulevée par plusieurs visiteurs à l’issue de la présentation. Pour l’hôtesse de la journée, la réponse implique d’abord leur maréchal, qui doit pouvoir apprendre à utiliser ces équipements. Cela rebondit directement sur l’objectif de la rencontre : la transmission des techniques. 

Blueshoes met en lumière un fer sur-mesure au pied de chaque cheval. © Clara Chalaye

Et si rien ne nous arrêtait ?

Après les démonstrations de la journée, Francesca Hazan a proposé de pousser la réflexion avec une table ronde. “Et si rien ne nous arrêtait ?”, à partir de cette interrogation, la soirée a réuni des regards du monde équestre et du sport pour questionner les idées établies et envisager ce qui deviendrait possible en levant certaines limites conventionnelles. La médiatrice a encouragé les participants à opposer leurs points de vue et à contester les propositions des autres. Venus de différents pays et métiers, ils ont confronté leurs habitudes de travail et leurs expériences. “Nous avons besoin de changement, de changement positif et de critiques constructives”, a-t-elle lancé en guise d’introduction, avant d’inviter chacun à se faire l’avocat du diable pour nourrir la conversation. 

Guy Bessat, préparateur physique et mental et propriétaire de Triton Fontaine, a notamment interrogé les habitudes des cavaliers à partir de son expérience dans l’athlétisme de haut niveau. “Quand je suis arrivé dans le monde du cheval, j’ai cru que pour monter, il fallait avoir mal partout !”, a-t-il raconté. “J’ai considéré que, peut-être, les cavaliers ne travaillaient pas suffisamment sur eux-mêmes, qu’ils n’étaient pas toujours au niveau de leur cheval.”

Les innovations découvertes au cours de la journée ont ainsi trouvé leur prolongement dans une réflexion sur la préparation du cavalier. “J’ai vu ici de belles innovations”, a salué le préparateur physique. “Mais tout cela n’a de sens que si, physiquement et mentalement, le cavalier est dans de bonnes conditions. Si le nécessaire n’est pas fait, ils n’iront pas dans la bonne direction. […] Il faut absolument de l’innovation, il faut que l’on change les choses. Mais ce changement passe aussi dans le corps et la tête du cavalier.”

Tout au long de la journée, les échanges et réflexions sont allés bon train. © Clara Chalaye

Observer pour mieux anticiper

Cette volonté de réexaminer les habitudes est également centrale dans la pratique de Francesca Hazan. Pour la cavalière de saut d’obstacles, cela commence par une question simple : connaît-on réellement le cheval que l’on monte ? “J’aimerais que les gens apprennent à connaître leur cheval”, a-t-elle insisté. Lorsqu’un propriétaire la sollicite, elle l’invite d’abord à observer son animal. Que fait-il différemment ? Comment se comporte-t-il à l’écurie ? La difficulté est-elle décrite à travers ce que le cavalier ressent ou ce que le cheval exprime ? Francesca Hazan regrette que les habitudes de certains pensionnaires soient parfois mieux connues de ceux qui les soignent quotidiennement que de leurs propriétaires.

Mieux connaître son cheval : voilà un beau défi pour n'importe quel propriétaire. © Collection privée

Cette attention nourrit ce qu’elle appelle la “préhabilitation” : anticiper les difficultés dans la gestion et la préparation, plutôt qu’attendre qu’elles se manifestent. Elle explique ainsi adapter le quotidien aux variations de l’environnement et aux fragilités connues de chaque cheval. Une organisation qui demande de reconsidérer les routines, y compris celles qui semblent les plus favorables à l’animal. La mise à l’herbe, par exemple, ne peut selon elle être envisagée indépendamment de la richesse des pâtures et des besoins du cheval concerné.

La même idée guide son approche dans la rééducation. Francesca Hazan a évoqué le cas d’un cheval accueilli après une récidive de blessure tendineuse pour souligner la distinction qu’elle établit entre la cicatrisation d’un tissu et sa capacité à supporter de nouveau les contraintes du sport. Son propos ramène à la préparation du retour à l’effort, mais aussi au dialogue entre les professionnels qui l’accompagnent. Le cavalier connaît les sensations que lui procure son partenaire ; le vétérinaire apporte ses connaissances et son examen. “Ces regards doivent se rencontrer pour construire le suivi”, conclut la thérapeute sur la question. 

Ces convictions se sont renforcées au fil de ses propres recherches, notamment lorsqu’un de ses poulains a dû recevoir des traitements spécialisés. Trouver les interlocuteurs, accéder aux informations, puis organiser les soins a demandé de nombreuses démarches. Ses différentes langues parlées et ses contacts à l’étranger lui ont ouvert des portes qu’elle souhaite désormais rendre accessibles à d’autres propriétaires. “Lorsqu’on les partage, le savoir et l’amitié se multiplient”, résume-t-elle.

Le haras di Saragua semble tout avoir d'un petit coin de paradis. © Collection privée

Photo à la Une : Francesca Hazan a ouvert les portes de son haras di Saragua. © Clara Chalaye