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07/06/2018

Patrizio Allori, entre culture et recherche de l'excellence. (3/3)

Avoir travaillé avec des gens comme Patrice Delaveau, Eric Levallois  … etc, cela reste glorifiant quand même ?

P. A. : « Cela fait évidemment plaisir. Ton égo est gratifié de pouvoir travailler avec des cavaliers de l'élite car je suis un être humain comme tous les autres. Mais finalement, ce qui est encore plus intéressant dans mon expérience avec Patrice Delaveau, Eric Levallois, Florian Angot, Alexandre Ayache … c'est que cela permet aux gens de comprendre que lorsqu'on a des exigences sportives, il faut aussi travailler sur d'autres aspects que la performance. Nous avons vu là des chevaux qui ne pourraient pas arriver au plus haut niveau si on ne l'affrontait pas avec des points de vue culturels différents. Ces cavaliers ne travaillent pas avec moi pour mes talents de cavalier mais bien parce que ma relation hiérarchique forte permet un bon travail des chevaux. Le travail qu'un homme comme Patrice Delaveau requiert est bien différent de celui de l'amateur qui joue avec son cheval, ce qui est souvent l'idée que l'on se fait de l'éthologie actuellement. Ca, c'est certainement ce qui m'a créé le plus d'ennuis dans mon travail. C'est le fait que les gens associent l'idée d'alternative psychologique avec les chuchoteurs et autres éthologues … alors que ce n'est pas le travail que je fais. Mon code de langage est le cheval en priorité … mais un travail plus classique que ce que je fais, tu meurs ! Moi, j'incite les gens à se rapporter à Baucher, La Guérinière ou encore Nuno Oliveira. Certainement pas à faire des trucs étranges. J'essaie de réapproprier le dressage classique, « vrai », car pour moi, le dressage allemand que l'on appelle classique, c'est peut-être moderne mais certainement pas plus classique que les autres. Alors après comment expliquer aux gens qui espèrent faire des choses étranges en venant chez moi qu'ils vont faire des trucs presque historiques. »

Partir chaque semaine vers une nouvelle destination, on arrive à trouver cela toujours enrichissant ou il y a des fois où l'on se demande où l'on va tomber ?

P. A. : « Oui, c'est certain … même si aujourd'hui 70% des stages sont chez des gens chez qui je vais depuis des années et où l'on travaille ensemble. Souvent ce sont un peu comme des petites familles pour moi. Après quand on arrive dans un nouvel endroit avec une culture différente, il y a toujours un point d'interrogation mais c'est aussi stimulant. J'essaie lorsque je vais dans un nouvel endroit d'y aller sans appréhension et après, il faut voir si le feeling passe ou pas. Si je me retrouve face à des gens bornés qui restent fermés dans leurs discussions sans vouloir s'ouvrir et face à des résistances, je préfère m'en aller … mais cela n'est arrivé que très rarement. Parfois, on se retrouve face à un cavalier dans un groupe qui a une mentalité différente mais j'ai la chance que cela n'arrive pas souvent. Je pense néanmoins que le problème se présenterait beaucoup plus si je faisais un site internet promettant de grandes choses car les gens s'approcheraient de moi par fascination et pas parce qu'ils sont motivés à venir travailler avec moi. Si quelqu'un a entendu parler de moi et sait qu'on peut apporter quelque chose à un cheval alors il fait la démarche avec une énergie différente, ils ont envie de s'investir dans le travail alors qu'avec la publicité, j'aurais peur que les gens ne veuillent venir voir une bête curieuse. Cela m'a permis de sélectionner les gens. Au début, ce n'était pas toujours facile, les stages n'étaient pas toujours complets et les gens qui organisaient des stages n'étaient pas satisfaits de cela … mais je n'ai jamais accepté que l'on fasse de la publicité, cela ne m'intéresse pas ! Là, les gens viennent avec de la motivation. Je ne veux pas que les gens viennent en espérant voir quelqu'un avec des plumes sur la tête et de la peinture sur le visage. Ce sont des choses que je ne supporte pas. Ce qui m'a crispé avec les journalistes, c'est que j'aimerais qu'ils comprennent que je suis quelqu'un qui travaille les chevaux, pas un personnage folklorique. Je ne veux pas être assimilé aux chuchoteurs. Avec un chapeau western sur la tête, c'est certain qu'on a beaucoup d'image … mais quand on travaille les chevaux, à un moment, il faut pouvoir concrétiser son travail et là, qu'est-ce qu'il y a derrière ? Pourquoi est-ce que les professionnels ne les appellent pas ? L'équitation éthologique me semble assez réducteur.

Souvent, je dis aux gens qui veulent venir me voir pour la première fois de ne pas apporter leur cheval mais de venir juste regarder. Pour ma part, la première fois, je vais toujours voir ce que fait l'entraîneur avec les chevaux avant d'apporter mon cheval pour voir sa philosophie, sa stratégie, son attitude vis-à-vis des chevaux. Après, je veux bien aller chercher mon cheval. Une fois, j'ai été faire un stage de reining avec quelqu'un dont les gens parlaient comme un saint, sans aller voir un clinic. A l'époque, je n'avais pas beaucoup d'argent mais j'ai utilisé presque toutes mes économies en payant l'équivalent de 400 dollars juste pour regarder et avoir le droit de poser des questions sans emmener de cheval pour un week-end… pourtant après moins de 10 minutes, nous sommes retournés à la maison. 400 dollars pour retourner à la maison après 10 minutes car quand je l'ai vu monter sur un étalon que je connaissais et tout de suite lui donner quelques coup sur les épaules pour le faire spiner sans même avoir fait un pas avec le cheval, sans aucun échauffement … nous avons pris nos affaires et nous sommes partis. Nous n'avons pas la même idée … nous nous sommes trompés. Au contraire, je suis allé voir François Gauthier. Je l'ai vu faire une correction d'un cheval d'école pour le reining. J'ai vu que pendant 10-15 minutes, il le corrigeait calmement, tout gentiment. J'essayais de comprendre les corrections, je lui ai posé quelques questions, il m'a répondu gentiment alors que je devais vraiment l'ennuyer puisqu'il était en train de corriger le cheval mais je voulais vraiment comprendre. Au bout d'un quart d'heure, ce cheval qui n'avait jamais spiné le faisait comme un véritable cheval de reining. Ca, ça m'a vraiment donné envie de travailler avec ce monsieur. C'est de cette recherche dont je parle.  »

Quand on passe sa vie à travailler les chevaux des autres au fil de stages, y a-t-il néanmoins un type de chevaux que l'on préfère malgré les différences de disciplines?

P. A. : « Absolument. J'aime bien toutes les disciplines car quand elles sont bien faites, c'est passionnant même si je dois bien admettre que je suis moins intéressé par le monde des courses. Pour les chevaux, j'aime beaucoup les chevaux vibrants, peu importe la discipline. Les chevaux froids, ce n'est pas ma tasse de thé… peut-être parce que ma philosophie, ma recherche technique n'est pas faite pour les chevaux froids qui eux ont besoin d'un contact plus matériel : plus de jambes, de mécanique. La raison est simple lorsque tu as un problème relationnel avec un cheval froid, il va me falloir une semaine pour établir une connexion. Durant un stage, c'est difficile alors qu'un cheval qui a tué trois personnes mais qui est hyper vibrant en 20 minutes, son caractère a changé de 50%. En trois jours, on a changé radicalement sa façon d'être. C'est con comme idée … mais pour moi, c'est 1000 fois plus facile. Un cheval froid, je vais passer trois journées, dépenser beaucoup plus d'énergie pour avoir un demi état de changement. Ces chevaux froids n'ont aucune vibration. Comment voulez-vous faire de la haute école ou du saut d'obstacle avec un cheval froid ? Il y a un étalon très connu en France qui n'a pas fait une grande carrière, mais ce n'était pas un problème de comportement … c'est parce qu'il était froid ! Son cavalier a renoncé à continuer car il était froid à la jambe et ne répondait pas. Lorsqu'ils sont froids, vous ne pouvez pas leur mettre un esprit qu'ils n'ont pas. Vous pouvez les améliorer mais pas les changer. »

Dans l'évolution de l'équitation, on recherchera des chevaux toujours plus vibrants, plus dans le sang ?

P. A. : « Le sport demande des chevaux toujours plus vibrants … c'est aussi la raison pour laquelle il y a toujours plus de chevaux dit « à problème ». On est plus strict dans la sélection d'élevage où l'on demande des performances toujours plus élevées. Aujourd'hui, on se retrouve avec des bombes atomiques de sensibilité et d'élasticité. On demande aux chevaux d'allonger, de raccourcir leurs foulées avec une technicité énorme. Ce n'est plus le problème de sauter mais c'est tellement technique et subtil que c'est impossible de faire cela avec un cheval froid. On se retrouve évidemment avec encore plus de problèmes de comportements puisqu'on a des chevaux hyper délicats. Les bons chevaux sont des chevaux hyper sensibles, ce ne sont pas des chevaux normaux ! »

Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?

P. A. : « Aujourd'hui, je prends moins de risques à monter des étalons plus compliqués et difficiles. Il m'est arrivé de monter des chevaux de l'équipe de France avec ma selle western car la relation passe en première place avec moi. Un cavalier d'élite est plus adapté que moi avec sa selle mais le cheval évolue avec plus de respect hiérarchique avec moi. Néanmoins aujourd'hui, avec l'âge, je dois lever un peu le pied sur toute cette partie même si je ne suis pas tombé beaucoup dans la vie et que je ne me suis jamais rien cassé. Je me suis fait mal avec d'autres choses mais jamais avec les chevaux. C'est néanmoins très frustrant pour moi, j'adore faire les corrections des chevaux westerns moi-même. J'ai fait du rodéo pendant 4-5 ans lorsque j'avais 20 ans mais je ne peux plus me permettre cela aujourd'hui. Je n'ai plus l'âge pour monter sur un taureau ou un cheval sauvage. Là, on a mal un peu partout, je me suis luxé trois fois l'épaule gauche et touché les ligaments de la jambe droite … mais ça ne m'a jamais empêché de monter à cheval. C'est frustrant car j'ai tellement d'enthousiasme et de passion pour mon travail … mais il faut être réaliste même si j'ai encore souvent l'envie de monter sur un poulain. Il faut apprendre à gérer cela. Je pense néanmoins que je ne saurais pas arrêter de monter, je continue de monter régulièrement et plus particulièrement les chevaux western qui restent ma prédilection. »

FIN.


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